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Zaléatoire

Ma contribution se limitera à une approche personnelle de deux notions qui animent le coeur de Zalea, des télés libres. Je n’aime pas trop théoriser sur l’impact des images véhiculées par les médias. Je préfère m’en tenir à certains faits. Il y a cette étude qui nous informe que les rêves de nos grands-parents étaient souvent en noir et blanc, à force de se plonger dans des salles trop obscures. Il y a le problème du tube cathodique émettant des ondes alpha, agissant comme une pilule de soma du Meilleur des Mondes sur notre cortex. Il y a aussi une aventure personnelle.

Enfant, j’étais très attiré par les cartoons. Je ne trouvais pas ça particulièrement amusant. En revanche c’était une des rares occasions où je pouvais voir rire mes parents… Un jour j’ai reproduit le gag du croche-pied de Bugs Bunny juste devant eux. J’ai failli tuer mon frère. Etrangement, cela n’a pas fait le même effet sur eux que le dessin animé. Ils préférèrent arrêter de rire et se punirent en supprimant la télévision. Ce jour-là je suis devenu dangereux aux yeux de mes parents. Mais ce n’est que plus tard, bien plus tard, que j’ai réalisé le rôle de ces images animées, visionnées sur une petite lucarne, dans cette histoire.
Pour ma génération, fin 70 - début 80, j’appartiens à une minorité ayant eu la télévision par intermittence, au gré des choix pédagogiques parentaux. Et dans cette minorité, de ceux qui ont eu très tôt un micro-ordinateur, type Thomson et Atari. Double détachement vis-à-vis du poste, qui explique à mon sens, du moins en partie, un regard plus critique et plus torturé sur ce que nous montrait ce meuble, en concurrence avec un autre meuble non moins égoïste. Et qui permet de comprendre ce qui peut différencier la télévision d’un jeu vidéo. De mon point de vue, il ne s’agit pas d’un hasard si de nombreuses personnes intervenant à l’antenne de Zalea s’interroge sur le but de ce qu’elles voient.
Il y a un terrain inexploré entre ce que nous offre ces deux écrans, le monde de la télévision conventionnelle et celui des jeux vidéos. L’une des ruptures de Zalea comme d’autres télévisions libres d’ici et d’ailleurs, la plus immédiate, c’est de brouiller les frontières, contrairement à ce que peut faire une Web TV, en investissant le champ des médias là où on les attend le moins, sur le secteur le plus figé, le hertzien. Quel est le but ? A quoi ces gens jouent-ils ?
Quand j’essaie de comprendre ce qui peut nous éloigner de la télévision, nous rapprocher du jeu vidéo, je repense à cette histoire de croche-pied. Dans Bugs Bunny, on voit le pied et on entend le bruit de la chute, mais on ne la voit pas. Puis le chasseur se relève et repart à la poursuite du lapin. Dans un jeu vidéo, on aurait vu la chute, et le chasseur aurait perdu des « points de vie » à cause de celle-ci. Deux notions au moins les séparent : le hors-champ et le risque.

On a comparé, on comparera encore, Zalea et d’autres projets du même type à de la Real-TV. Filmant de « vrais » gens en direct, sans maquillage, sans prompteur, improvisant la plupart du temps. A la différence fondamentale qu’une Real-TV, outre tous les aspects économiques qu’elle comporte, n’accepte pas la suppression du hors-champ. On ne vous montrera jamais les candidats d’une Ploucstar Academy se faire engueuler parce qu’ils fument et que c’est interdit dans leur contrat, ou du moins pas en direct, pas en prime-time, pas pour faire de l’audience. On ne vous montrera jamais les intermittents techniciens, devant leur console de contrôle, avec leur liste des cas où un plan fixe d’un poulailler doit remplacer celui d’une discution politique.
Une télévision est libre aussi parce que les gens qui la font, devant comme derrière la caméra, sont libres. Libres de dire ce qu’ils veulent quand ils veulent, de crier, se défroquer, se cacher, de filmer autant ceux qui parlent, que ceux qui écoutent, que ceux qui opèrent à la technique, que ne rien filmer. Et liberté renforcée, quand le mixeur du son et le réalisateur choisissent ou non de respecter cette première liberté.

C’est cette double liberté qui amène à la notion de risque toujours latente sur la chaîne. Faire prendre conscience au téléspectateur du dispositif qui lui est présenté. Qu’il a tendance à oublier devant le ton monocorde d’un sujet de deux minutes au 19-20 de France 3, ou en entendant les rires aseptisés du Ben Hill qui remplacera le même 19-20 en cas de grève invisible du personnel. Parce que le spectacle doit continuer, parce que les annonceurs ont payé pour qu’il ne zappe pas.
A Zalea la précarité matérielle n’est pas un handicap, quoi qu’on en dise. Cela part d’une volonté de privilégier autant que faire se peut l’humain sur la technique, la créativité sur les schémas préconcus, l’initiative sur l’ordre, pour remettre les questions financières à leur juste place, c’est-à-dire en queue de liste. D’où les ardoises, d’où les caméras au poing, d’où l’absence de séparation entre un espace de régie et un espace de mise en scène. Les difficultés techniques réellement préoccupantes sont celles sur lesquelles il n’y pas de prise possible, et assurant simplement que l’organisme fonctionne sans tomber malade.

Sur les nouvelles formes de télévision, celles qui tentent par d’autres moyens de se rapprocher des jeux vidéos, on glose, tous et partout, à propos de la sacro-sainte interactivité. Il n’y a pas besoin de méga bits de flux sur Internet pour avoir un film interactif, du moins au sens où la plupart de ceux qui s’en revendiquent l’entendent. Un magnétoscope suffit. De même, une chaîne interactive n’a pas besoin de boîtier permettant de voter de telle heure à telle heure pour telle ou telle émission, programmée du tant au tant, en VF à telle heure et en VO à telle autre. Une boîte postale, un téléphone sans standard, suffisent. Et pour aller au bout de l’interactivité, la vraie, celle qui va plus loin que dans les jeux vidéos, il faut intégrer l’aléatoire au processus créatif, simplement pour conserver cette part magique d’inconnu que contient toute captation du réel. Pour cela, il y a deux choses simples à faire : être libre et être humain. C’est la formule zaléatoire.

Tags: Cinéma

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