L’heure est-elle au bilan ou à la remise en question ? L’un et l’autre, et l’un entraîne sûrement l’autre. Car face au texte engendré jusqu’ici, il est difficile d’affirmer que les objectifs ont été atteints... D’abord parce que, écrivant seul, je ne peux avoir aucune garantie sur la légitimité des thèmes abordés dans l'œuvre, si ce n’est, peut-être, celle d’un éventuel public. Ensuite, si ces thèmes sont d’un réel intérêt pour le livre, rien ne prouve que ma façon de les traiter soit la plus adéquate, la plus universelle qu’il me soit possible d’écrire (et non pas qu’il soit possible d’écrire dans l’absolu, ne rêvons pas). Alors ? Alors l’essentiel reste que le pari a été tenté, avec plus ou moins de chance suivant les niveaux qu’il présente, et qu’il n’est donc pas impossible de le relever. Peut-on se satisfaire d’un résultat aussi limité ? Il semble qu’en dehors de celui-ci, les conclusions qu’amène une telle réflexion concernent son auteur et ses lecteurs plutôt qu’une réponse plausible au problème posé. Il est clair que les thèmes qui sous-tendent l’idée directrice du livre touchent son auteur d’une façon particulière. Je ne peux pas me permettre de dire que les problèmes du plagiat, du bagage culturel et du vécu, de l’inconscient, de l’absurdité et des paradoxes de l'œuvre, du sens ultime de ma démarche, me sont étrangers. Ils révèlent tous, que je le veuille ou non, une certaine identité de ma pensée, des angoisses qui m’habitent, des idéaux qui me touchent, et d’un inconscient sûrement plus important que je veuille bien l’admettre. Le lecteur peut l’avoir remarqué avec moi, le livre est riche d’enseignements au niveau individuel, et s’il l’est directement pour l’auteur, il ne tient qu’au lecteur d’en faire de même en ce qui le concerne, les feuilles vierges de ce livre n’étant qu’une simple invite, un espace dégagé pour un premier jet, une première impression, ne tenant pas lieu de réflexion approfondie sur le sujet. L’objection radicale de celui-ci pouvant être “Quelle option choisir entre un silence respectueux de la tentative et une réponse personnelle peut-être enrichissante mais assurément imparfaite ?” Tout dépend de la foi que l’on a quant à la réussite du pari. Il n’est pas impossible que certains définissent le livre universel comme le livre blanc, vierge, seul pouvant appartenir à n’importe quel auteur. Mais il me semble que la problématique n’est pas la même. On ne peut pas confondre un livre pour tous les auteurs et tous les auteurs pour un livre ! Seulement, si le premier est évident, que peut-on dire quant à la matérialisation du second ? L’idée que le livre universel pourrait se former à partir des différentes réflexions portant sur son sujet pose des problèmes. Qui, quand et comment ? La théorie ne suffit pas. Le seul moyen de savoir si sa réalisation est possible est d’essayer. Une telle décision ne peut se prendre impunément, loin s’en faut. Elle doit sans aucun doute se prendre à plusieurs, par des écrivains concernés directement par le sujet d’après leurs écrits, mais également par des personnes étrangères à toute réflexion préalable sur le sujet, de sorte que les idées avancées par les uns soient confrontées à l’opinion peut-être plus objective des autres. Et dans sa forme même, le livre universel pourrait difficilement se réduire à un vulgaire recueil, une simple synthèse, à une pure uniformisation des œuvres antérieures. Sa réalisation réserve donc elle aussi son lot de surprises et d’interrogations, mais elle reste nécessaire pour que ce livre, comme les autres sur ce sujet, conserve une certaine valeur. Pas forcément un but, mais plutôt une raison d’être véritable, un sens discernable. Car la question du sens du livre privé d’une telle matérialisation se pose de façon assez nette : si le livre universel en tant que tel n’est pas concrétisable, que reste-t-il du sens de celui-ci? Sert-il réellement à quelque chose ? Si l’auteur considère que l’écriture d’un tel livre ne doit que servir l’idéal universel, il tombe alors de haut. Mais peut-être pas de si haut qu’il ne le pense. Quel auteur pourrait se pencher sur le problème de façon totalement détachée ? S’intéresser à la question suppose déjà qu’on y trouve un intérêt. Un auteur écrit donc ce livre aussi pour lui, même s’il s’efforce de le faire le moins possible, et il l’écrit pour se rendre compte s’il est capable de le faire. La lutte est bien présente. Est-elle inégale ? Il me semble que si l’auteur est suffisamment lucide, le combat se terminera sur un nul, et il ne s’agit pas ici de talent ou de profondeur de réflexion, mais d’une certaine faculté à connaître ses limites, ses capacités, en matière littéraire ici, et d’honnêteté quant à ses connaissances. Mais les conclusions ne peuvent apparaître qu’une fois l’expérience tentée. Ceux qui considèrent pouvoir s’en passer en savent donc beaucoup sur eux-mêmes, ou peut-être pas assez... On pourrait donc se pencher sur une nouvelle caractéristique d’un livre universel, un livre qui permettrait à n’importe lequel de ses auteurs de mieux se connaître, un livre qui toucherait ses auteurs sur le même point... et en un même point. Mais quel point occupe ce livre dans la littérature ? Un point d’interrogation ou un point de suspension ? Un point d’origine ou un point final ? Comment situer cette œuvre parmi les genres littéraires ? Il ne s’agit ni d’une analyse ni d’une critique de la littérature, ni d’un traité de philosophie ou de sociologie, encore moins d’un roman, ou d’un témoignage fictif. Peut-être un peu de tout cela, et tout cela montre que ce livre est loin de se rapprocher d’une sorte de référence, d’un palier de la littérature qui pourrait justifier quelque œuvre que ce soit dans sa “lignée”. Et le livre universel pas plus que celui-ci ne pourrait remplir ce rôle, car un livre qui prendrait sa source dans ceux-ci ne ferait que l’alimenter et n’en sortirait jamais. Cela veut-il dire que le livre universel occupe une place particulière dans le monde littéraire ? Il s’agirait d’une frontière plus que d’une référence. Une limite vers laquelle tendent tous les livres tels que celui-ci, sans jamais l’atteindre, mais dont s’approche également une grande quantité d'œuvres. Ce type de livre n’est pas le seul à parler de lui, mais il l’exprime de manière radicale. Qu’apporte-t-il aux autres œuvres traitant ce thème de manière moins explicite, inconsciente presque ? Il donne l’exemple d’une idée poussée à l’extrême, révèle ses mécanismes enfouis, sa folie, son absurdité, sa grandeur et sa petitesse, son humanité. Quelles leçons en tirer ? La réponse est individuelle, mais il est certain que n’en tirer aucune ne serait qu’aveuglement. Bien entendu, en principe, il est préférable de prendre appui sur le livre universel plutôt que sur son reflet. Il y en aura toujours pour reprocher à cette œuvre son côté superficiel ou pointilleux, hypocrite au naïf, insouciant ou académique. Et peut-être d’autres lui reconnaîtront la concision ou le souci du détail, le double sens de sa philosophie candide, la fraîcheur ou la simplicité de son style. C’est en quoi ce livre est un trait d’union entre un ouvrage authentique et le livre universel, où les caractéristiques du premier et les objectifs du second cohabitent, révélant la juste position de celui qui se trouve sur le chemin conduisant de l’un à l’autre. Et vous, où en êtes-vous ?