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littéralement ouvert


PROCRATE

Avec d’infinies précautions, Samantha ouvrit la porte des toilettes, à moitié cassée en deux, pour retenir quelques secondes encore sa vessie au bord de l’explosion. Il y avait des années qu’une telle situation ne lui était pas arrivée, et cela lui rappelait des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier. Des histoires de bouchons enfumés aux abords des grosses villes respirant au rythme des week-ends de mai, de réunions interminables avec des clients aussi gratinés que leur portefeuille, de séjours pseudo-aventuriers dans des cambrousses peu enclines à laisser tranquille plus de dix secondes un bout de chair fraîche à découvert… Quelques semaines plus tôt, il lui aurait semblé inimaginable de pouvoir se retrouver dans une position aussi grotesque, alors qu’elle avait pris un congé extraordinaire pour faire face plus sereinement à ces 9 mois de grossesse. Elle avait abordé cette phase de son existence avec une certaine anxiété, plus ou moins liée au fait qu’elle faisait parti de la dernière génération d’enfants “naturels” de son pays natal. Sa mère ne lui avait été d’aucune utilité pour l’accompagner dans les différentes étapes initiatiques de son nouveau rôle de génitrice sociale, et comme parmi ses amies proches n’existait pas encore de jeune mère, elle s’était retrouvée seule devant le manuel édité par le gouvernement, autant dire livrée à elle-même…
Alors qu’elle baptisait son nouveau trône, le relâchement nerveux changea son état psychologique du tout au tout, à la manière d’un apaisement post-coïtal.
“Quelle connerie !” dit-elle dans un soupir de relâchement.
La raison pour laquelle elle avait fini par se résoudre à se rendre au WC lui apparaissait maintenant aussi pitoyable que ce pourquoi elle s’était mise à avoir peur. Bien sûr que les grossesses étaient suivies par l’administration, mais on allait pas lui intenter un procès ni lui envoyer un huissier parce qu’elle s’était permise un petit caprice ! Elle attribuait tout naturellement à son état physique ses quelques déviances psychologiques, cela la rassurait et en même temps la soulageait de toute forme de culpabilité. Il était à présent évident que si elle avait douté pendant quelques instants du bien fondé du programme d’assistance du gouvernement aux femmes enceintes, c’était assurément à cause de sa condition actuelle, et non pas de la pertinence réelle du Plan.
“Bienvenue sur PROCRATE, le programme de télé-administration pour les futures mamans !”
Samantha était tellement soulagée qu’elle ne s’énerva même pas d’entendre une fois de plus le jingle qui annonçait le lancement du PROCRATE installé dans la porte, et la voix doucereuse de l’enregistrement disant “futures mamans !” avec ce ton enjoué qui sonnait tellement faux à ses oreilles.
“Mme Religieuse, votre débit urinaire est inhabituel. Pour nous permettre d’évaluer la situation, faites votre choix parmi les options proposées en indiquant le numéro correspondant.”
Samantha resta bouche-bée. Elle n’avait encore jamais vu ça ! D’habitude, les commentaires du programme intervenait une fois l’analyse effectuée, pas avant. Là, en quelques secondes, on lui indiquait si son Plan était correct ou s’il fallait éventuellement prendre telle ou telle pilule correspondant à telle ou telle carence. Jamais elle n’avait entendu parler d’un contrôle du débit urinaire ! Qu’est-ce que ça signifiait ? Un changement du PROCRATE ou une farce de mauvais goût ? Mais non ! Ca ne pouvait pas être une blague, la voix avait clairement prononcé son nom ! C’est donc que les détecteurs sensoriels l’avaient parfaitement identifiée comme Mme Religieuse, jeune femme enceinte de 27 ans, à 3 mois et demi de sa grossesse, et qu’ils avaient pris connaissance de son débit urinaire, surélevé par la pression soudaine exercée par ses muscles !
Et les choix qu’on lui proposait semblaient irréels :
“1 - Effort physique trop intense
2 - Sur-excitation
3 - Hydratation anormale
4 - Rétention prolongée
5 - Autres”
Elle commença à s’énerver. Elle n’avait aucune envie de répondre à ce type d’interrogatoire et pourtant elle était OBLIGEE de le faire ! Sinon le verrou de la porte ne s’ouvrirait pas lorsqu’elle voudrait sortir, et l’agence administrative la plus proche serait mise au courant de son manque de coopération, entraînant des complications à n’en plus finir. Il fallait qu’elle prenne sur elle, qu’elle se résigne à l’humiliation de ce questionnaire intimiste. Intérieurement, elle se jura d’écrire au gouvernement dès sa sortie de ce confessionnal pas très catholique.
Elle hésitait entre la 4 et la 5, mais elle imaginait que derrière “Autres” pouvait se cacher des choix comme “1 - Luxure”, “2 - Gourmandise”, “3 - Paresse” ou “1 - Alcoolémie”, “2 - Ingestion de substances illicites”, “3 - Mutation génétique”. Elle préféra donc dire “4″.
Le temps de traiter sa réponse, la machine reprit:
“Merci de préciser parmi les options proposées celle qui correspond à votre cas.”
Sur l’écran plat incrusté dans l’épaisseur de la paroi s’affichait le texte suivant:
“Quelle est la raison principale de votre rétention urinaire ?
1 - Problème matériel d’accès aux commodités
2 - Fatigue physique
3 - Cause psychologique
4 - Autres”
Samantha se mit à se poser des questions. Où voulaient-ils en venir ? Si elle répondait 1 par exemple, et en considérant qu’ils ne demanderaient pas plus de détails, quelle serait la conclusion de l’enquête ? Un conseil crétin, un extrait de statistiques sur l’accès aux “commodités” ? Elle était pratiquement convaincue que, même en faisant une “fausse déclaration”, elle pourrait en finir immédiatement en sélectionnant cette option. L’idée des statistiques lui plaisait, cela lui donnait une explication à peu près rationnelle à tout ce déballage. C’est pourquoi elle se dit qu’elle n’avait pas grand chose à risquer de jouer le jeu et de répondre honnêtement à ce questionnaire. Elle prononça “3″.
L’écran suivant apparu, en même temps que la phrase, identique à la précédente, “Merci de préciser parmi les options proposées celle qui correspond à votre cas.”
On pouvait y lire le texte suivant:
“Quelle cause psychologique est-elle prioritairement liée à votre problème ?
1 - Angoisse
2 - Anxiété
3 - Dépression
4 - Autres”
Samantha se demandait où finirait ce petit jeu des devinettes qu’elle regardait d’un mauvais œil. Même si elle s’avouait que son appréhension ridicule était déplacée, elle n’était pas disposée à le faire savoir d’une façon ou d’une autre à l’administration par l’intermédiaire d’un dossier qu’elle ne contrôlait pas. Pourtant, c’était cette idée qui l’avait embarquée dans une telle galère ! Pourquoi s’imaginait-elle que le gouvernement pouvait se préoccuper de ses états d’âme devant son bien fondé ? Et même si c’était le cas, il y aurait sûrement des moyens plus efficaces ou plus subtils de le faire à son insu. Elle se demanda si elle n’était pas un peu trop influencée par toute la littérature qu’elle avait lu sur les régimes totalitaires et les romans d’anticipation… Après tout, si ce système avait été mis au point, c’était d’abord pour le bien-être des enfants et des parents du pays. Il y avait des enjeux économiques importants qui justifiaient cette organisation. En effectuant un programme d’assistance auprès des femmes enceintes, le gouvernement agissait préventivement pour réduire certains coûts de santé publique. Ainsi, le bénéfice était double : l’Etat dépensait moins, et les bébés avaient moins de problèmes. Evidemment, Samantha n’aimait pas trop le côté paternaliste (ou maternant ?) de ce système, mais au fond, il avait plus d’avantages que d’inconvénients. Et s’il avait été prouvé que certains troubles psychiques d’une mère devaient avoir une incidence sur le développement de son embryon, ce n’était pas à elle de mettre en doute la justesse de ces études ! En poussant le raisonnement plus loin, il était possible que le programme ait également envisagé que certaines mères pourraient développer un sentiment de culpabilité vis-à-vis du PROCRATE. Il n’y avait donc pas de souci à se faire. Samantha prit donc la résolution de se montrer aussi coopérative que possible pour le bien de sa progéniture. Elle prononça un « 4 » parfaitement audible.
Presque instantanément, la machine répondit : « PROCRATE va rechercher dans sa base le cas se rapprochant le plus du vôtre à partir d’un mot-clé. Indiquez par un mot ou une expression la cause de votre problème. »
Samantha ne s’étonna même pas de la nouvelle prouesse de la machine et du tac au tac indiqua le mot « Peur ».
En quelques millisecondes, la base renvoya sa réponse : « PROCRATE va rechercher dans sa base le cas se rapprochant le plus du vôtre à partir d’un mot-clé. Indiquez par un mot ou une expression la cause matérielle ou immatérielle de votre peur. »
Samantha eut un moment de doute. La formulation du PROCRATE prêtait à confusion. Quelle cause devait-elle privilégiée entre la factuelle et la psychologique ? Il lui sembla plus simple de se ramener à une cause matérielle, qui serait sûrement plus simple à traiter par la base. Elle employa donc le terme « Grignotage », en espérant que celui-ci ne poserait pas trop de problèmes d’interprétation à l’ordinateur.
En un temps à peine plus long que le précédent, le PROCRATE fournit une nouvelle instruction : “Merci de préciser parmi les options proposées celle qui correspond à votre cas.”
On pouvait y lire le texte suivant:
“Quelle type d’aliment correspond à votre grignotage ?
1 - Fruit
2 - Légume
3 - Poisson
4 - Viande
5 - Autres”
Sans se poser de question, Samantha donna « 4 » comme réponse.
Le PROCRATE semblait intarissable, et demanda : « Pour en connaître la valeur nutritive, veuillez indiquer le type de viande correspondant à votre grignotage ».
« Humaine », répondit Samantha Religieuse…

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