Leverbal.org

Creuser les interrogations. Y enterrer les certitudes


Perspectives pour une “deuxième vague”

La dernière révolution technique qui a eu des répercussions fortes et quasi immédiates sur le cinéma concerne les moyens de tournage. D’une part baisse des coûts, donc baisse des risques à l’investissement, d’autre part, une souplesse accrue, qui permet une esthétique nouvelle. Nous y sommes toujours ! Le passage au numérique, à ce niveau, n’a pratiquement rien changé à cela. Blair Witch n’est « que » la version numérique de la nouvelle vague, c’est-à-dire, encore une baisse des coûts et encore un accroissement de la souplesse d’utilisation, toujours appliquée aux moyens de tournage.
Le cinéma est sans doute un des arts les plus liés à la technique. Il n’est sans doute pas aisé de prouver qu’une corrélation existe entre l’évolution des courants artistiques au cinéma et l’évolution des techniques qu’il utilise. Cependant, je crois personnellement que ce lien existe, et qu’il est primordial dans la compréhension des orientations que peut prendre le cinéma d’un point de vue artistique à partir des évolutions techniques à venir.

Maintenant les deux questions sont : quelle sera la prochaine révolution technique ? Et quelles conséquences cette révolution aura-t-elle sur l’esthétique ?
Si on pose les questions dans ce sens, c’est parce que la logique industrielle fait que le renouveau artistique accompagne l’évolution technique, et pas l’inverse. Ce que je propose, comme vision possible d’une nouvelle esthétique, est une conséquence possible de la prochaine révolution technique du cinéma.

Une révolution technique, qu’est-ce que c’est ? Dans le cas du cinéma, ce n’est pas l’odorama, ce n’est pas le cinéma en relief, parce que ces techniques sont anti-capitalistes, elles vont dans le sens d’un coût accru de production, et sans amortissement possible. Une révolution technique, dans la logique industrielle, permet soit une baisse des coûts, soit un gain de temps, soit une réduction de main d’œuvre.
Si le numérique n’a pour l’instant pas réellement révolutionné l’industrie du cinéma, c’est parce qu’il manquait à son arc une flèche supplémentaire à celui de l’argentique. Que le film soit diffusé en argentique ou en numérique, il faut toujours (encore) qu’une copie physique du film soit fournie d’une manière ou d’une autre au projectionniste, soit sous forme de bobine, soit sous forme de disque (cassette, disque dur, DVD, etc.) De ce fait, jusqu’à présent, la qualité de l’argentique prime encore sur la rentabilité du numérique, tant que la chaîne n’est pas bouclée. Selon les experts du CERNA (centre d’économie industrielle), un long métrage 35 mm a une valeur de stockage numérique équivalent à 12 Térabits (http://www.cerna.ensmp.fr/Documents/GLB-NumCinema-SHEN.pdf).
Là où le numérique peut marquer un point décisif, c’est sur la fin de la chaîne, la numérisation du support de diffusion et sa faculté à transiter sous forme informatique. C’est a priori ce qui va bientôt se produire. L’impulsion a été donné par un industriel qui fournit aux exploitants le matériel de projection (cf info Thomson et liens : http://www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39287099,00.htm). A partir du moment où le projectionniste peut récupérer le film via un réseau informatique, les coûts de distribution sont réduits à néant. L’existence même du distributeur, intermédiaire entre le producteur et l’exploitant, est remise en cause. Depuis que les distributeurs et les exploitants sont indépendants des producteurs, ils deviennent un frein à l’abandon de la qualité argentique qui reste l’exclusivité de la distribution en salle.

Comme toujours, les acteurs en présence font évoluer la technique dans un sens précis. Ils ne pensent pas à ce que l’évolution technique leur permettrait de faire différemment, mais comment elle leur permettrait de faire la même chose mieux, plus vite et moins cher.
Selon le même rapport du CERNA, datant de février 2005 :
« – Le fond de l’affaire est le versionnage et la différenciation de la salle par rapport aux autres réseaux,
– Seules les innovations numériques qui ajoutent de la qualité à la version salle (son numérique, effets spéciaux) sont compatibles avec le modèle économique du multiplexe,
– Les innovations profitant aux seuls distributeurs, ou aux réseaux concurrents (micro-salles, home cinema), changent l’équilibre économique de la filière. »
En gros, en raison de la très forte concurrence des moyens de diffusion numérique autre que les multiplexes, ceux-ci ne l’accepteront qu’à condition que les versions numériques proposées dans les salles de cinéma aient une qualité supérieure à celles disponibles ensuite via les autres réseaux de distribution. Et qu’entendent par « qualité supérieure » les pontes de l’industrie du cinéma : son numérique et effets spéciaux…
Pour ma part, je vais en salle lorsque je suis très pressé de voir un film, ou bien que je veux faire une sortie entre amis, ou bien que le film étant spectaculaire, le voir sur grand écran est intéressant. Qui choisit d’aller au cinéma parce que le son est meilleur ou que les effets spéciaux sont plus beaux ? Amis scénaristes, désolé, mais c’est ainsi, l’avenir des salles de cinéma ne dépend que des enceintes et des ordinateurs des infographistes !
Quoi qu’il en soit, ni du côté du producteur, ni du côté de l’exploitant ne peut venir a priori l’impulsion pour dire « hey ! pourquoi ne pas profiter de l’informatique pour repenser notre façon de raconter une histoire ? »

C’est là qu’intervient la « deuxième vague ». En réfléchissant à ce que permet de faire différemment cette évolution technique. En mettant en place un nouveau paradigme de création cinématographique.

Penchons nous sur les autres maillons de la chaîne : le réalisateur, le monteur, le scénariste… qui ne sont parfois qu’une seule et même personne.
Il y a (pour faire simple) deux façons d’envisager un film pour une sortie en salle :
a. rallonger une histoire courte
b. raccourcir une histoire longue
a. ou b. dans le but de faire un montage qui dure entre 1h15 et 3h00, et qui puisse correspondre aux critères de planification d’un exploitant de salle de cinéma.

Dans le premier cas, il faut rajouter à un scénario trop faible des éléments qui vont alourdir, voire dénaturer l’histoire, pour que le spectateur ne se dise pas qu’il a payé un peu cher pour un film qui devrait durer en réalité 45 minutes…
Dans le deuxième cas, il faut faire des coupes dans le scénario, ou bien des choix au montage, ou bien trouver des codes de réalisation (ellipses, flash-back, etc.) qui permettent de faire « tenir » le film dans une durée standard.

Ou bien, miracle du cinématographe, l’histoire que le film veut raconter tient pile en 1h30, sans qu’il n’y ait à la triturer pour qu’elle rentre dans les cases.
Ces contraintes de durée sont omniprésentes dans l’élaboration d’un film. A tel point que, pour ma part, je pense que les scénarios qui, au départ, sont prévus pour faire un film d’1h30, sont des scénarios de « deuxième génération », des scénarios qui ne peuvent exister que parce que l’industrie du cinéma favorise cette forme particulière de contrainte temporelle. Pour moi, ces scénarios n’expriment plus un point de vue, ils sont des variations infinies d’une même conformité, d’une même recette, la fameuse « recette hollywoodienne ».

Dans ce qui suit je parlerais donc de films exprimant un point de vue, pas forcément des films d’auteur comme cela a pu être développé par la nouvelle vague. Simplement, des films qui, bien que pouvant tirer bénéfice de cette contrainte de durée, n’ont pas pour vocation d’être « formatés », et qui pourraient davantage tirer bénéfice de l’avènement de la dématérialisation.

J’ai déjà développé plusieurs exemples, plusieurs cas de figures. Tous s’appuient sur l’idée que le moment de la diffusion est géré par informatique, et permet d’ajouter une composante aléatoire au film.
Concrètement, le « film » tel qu’il est envoyé aux exploitants est une banque de données multimédias accompagnée d’un programme. Ce programme est le « scénario » du film. Il décrit, seconde après seconde, image après image, ce qui doit être diffusé. Il n’est pas dirigé par le public, il est autonome, il dépend intégralement de ce qui lui a été dicté par le programmeur. Un peu comme un jeu vidéo ? Un peu comme un jeu vidéo, oui, sauf que le seul joueur de ce jeu est le créateur du jeu, et que les spectateurs regardent une de ses parties.

Sur quels aspects d’un film le programme peut-il intervenir et recréer l’imprévu ?
- l’ordonnancement des séquences, leurs relations, les choix entre plusieurs prises d’un même plan
- la durée d’un plan : à quelle image il peut commencer, et à quelle image il peut finir.
- le lien entre la musique et le film
- les filtres visuels
- les éléments textuels, les voix off
Tous ces éléments, parmi d’autres, peuvent devenir des composantes aléatoires et combinatoires du film, sans en dénaturer le sens global, mais au contraire, en l’enrichissant, en le complexifiant.

L’important est que la dématérialisation permet à un film d’être mouvant. On s’éloigne du livre, et on se rapproche du théâtre. Il ne s’agit plus d’une succession d’images enregistrées qu’on appelle des séquences, mais d’un maillage dans lequel se trouve des séquences. Je vais citer Peter Brook : « Un film c’est un assemblage passionné de « maintenant » - le montage ce n’est pas l’ordre, mais les relations. » Là où je suis d’accord avec Peter Brook, c’est que l’ordre du montage n’est pas l’essentiel, mais bien davantage la mise en relation de séquences, de « maintenant ». La dématérialisation permet de faire ressortir cette composante vitale du film. Il s’agit de faire d’un film un univers où le spectateur entre, mais où il est conscient que d’infimes variations font de la version qu’il voit une version unique et du film le point de vue d’un auteur qui reste insaisissable dans sa totalité, comme dans toute autre expérience artistique.

Un outil n’est que ce qu’on en fait. Quel est l’état d’esprit pour créer un film avec ce potentiel ?
Je reprend les deux possibilités qui peuvent amener (ou non) au concept développé par Dimanche Vendredi Dimanche :
- On peut se dire : j’ai une histoire, mais je ne sais pas exactement comment articuler ses séquences. Je vais les tourner, et ensuite, au montage, je verrais quelle est la meilleure articulation.
- On peut aussi se dire : j’ai une histoire, et je pense que suivant l’articulation de ses séquences, le sens de ses séquences peut varier. Je vais réfléchir à chacun de ses sens, et je vais orienter mon scénario pour que plusieurs articulations de cette histoire soient possibles. Au montage, je conserverais chacune des articulations à laquelle j’ai pensé, pour créer autant de versions différentes du film, dont le spectateur ne verra qu’une, ou plusieurs s’il visionne plusieurs fois le film.

À partir de ce petit exemple, quels changements apportent la dématérialisation pour les créateurs ?
Pour le scénariste : il devient maître de la combinatoire. Il ne se contente plus de choisir telle ou telle option dans l’évolution d’une histoire, il explore chacune d’elle et en tire un matériau ayant un degré de polyvalence plus ou moins important. Il donne « l’esprit » du corps textuel, son rythme, son champ lexical, son niveau de langue, il n’a plus à se soucier de choisir entre deux termes voisins, entre deux formulations équivalentes. Au contraire, il exploite chaque ambiguïté, chaque potentialité de double sens, d’équivoque.

Pour le réalisateur : il ne travaille pas dans la recherche de la perfection, mais dans l’exploration d’un univers. Il ne tourne pas plusieurs fois une même scène pour n’en garder que la « meilleure » version, il la tourne pour en garder chaque version, chaque moment. Les plans de coupe, de transition, les stases, les liants, tous les plans nécessaires à la cohésion du film sont abordés de façon beaucoup plus souple et libre, en profondeur, avec comme espoir la captation de l’imprévu, d’un véritable moment de poésie, de vie tout simplement.

Pour le monteur : il n’est plus technicien, il est ingénieur. Il modélise l’ensemble des configurations possibles du film et des différents éléments qui le compose : image, son, texte. Il cherche non plus l’efficacité mais la multiplicité, non plus une harmonie, mais des harmoniques.
Quel est l’intérêt pour les exploitants ? Cela reste une question de politique. Il est possible que cette approche dématérialisée du film ne soit proposée qu’en salle. Les petits gadgets technologiques sensés rendre attractifs le visionnage en salle seront alors bien loin derrière nous…
Mais il peut y avoir des solutions plus modulables, ou chaque réseau de diffusion aura son lot de variations exclusives, par exemple. D’une part cela revalorise la création dans son ensemble, d’autre part, cela revalorise chaque réseau de diffusion « légal ».
Reste à explorer dans le détail les possibilités narratives que permettrait cette dématérialisation, pour prendre d’avance les gros studios qui, comme face au P2P, ont loupé le coche mais comptent bien prendre leur revanche un jour…

Tags: Concepts

Vous devez vous enregistrer pour laisser un commentaire.