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bouffon(s) du texte, prion(s) du cerveau


Manifeste d’un écrivain du troisième millénaire

Avertissement
S’il y a quelque chose de présomptueux à se considérer comme un écrivain du troisième millénaire, c’est bien dans le fait que, à l’époque où vit cet écrivain, la présomption est le dernier bastion de ceux dont les seules armes sont les mots. Qui en usent pour se battre, se défendre, épater la galerie, pourfendre la bêtise humaine, révéler la Vérité, et se faire l’oracle des temps futurs.

C’est pour parler de ses droits autant que de ses devoirs que cet écrivain s’exprime à travers ce manifeste. Non pas qu’il les considère d’une quelconque façon en danger, mais parce qu’il souhaite les voir évoluer, les voir vivre en cohérence avec son temps.

Préambule
Commençons par une lapalissade : L’écrivain écrit et l’auteur autorise.
Et un paradoxe : on est auteur avant d’être écrivain, mais l’auteur n’existe qu’après le travail de l’écrivain.
Derrière les apparences se joue le lien de l’Homme avec la technique.
Il lui a fallu plusieurs siècles pour accoucher de l’invention du droit d’auteur après celle de l’imprimerie… Et maintenant ?
Maintenant de nouveaux auteurs tentent d’appliquer au web le paradigme du papier.
Soit en reprenant stricto sensu les règles édictées naguère, soit en les dépoussierrant sagement pour conserver des ponts avec leurs aînés matériels.
Ont-ils réfléchi au sens de leurs droits ? Ont-ils songé à leurs nouveaux devoirs ? Ont-ils envisagé ce qui pouvait découler des différences entre les techniques de leurs ancêtres et les nôtres, d’un point de vue philosophique ?

L’idéologie du droit d’auteur n’est pas universelle, loin s’en faut.
Elle est étroitemment liée à la notion de propriété intellectuelle, elle même issue d’une réflexion sur la propriété et l’individualisme au sens large…
Et un individualisme fort ne peut exister que dans une société dont la population n’est pas trop importante, ne crée pas un sentiment trop fort d’anonymat.
De fait, il n’y a pas de quoi s’étonner que les Chinois n’appliquent pas le droit d’auteur et ont si peu de scrupules à copier des innovations étrangères.
Mais que dire de la population Internet ?

Si elle est pour l’instant plus ou moins segmentée par langues, d’ores et déjà elle ne fournit pas le même sentiment identitaire que l’attachement à une patrie.
Car en parallèle de cette segmentation linguistique, la communauté du web s’organise par affinités, par sphères, par domaines, voire par applications utilisées. L’échelle de certaines approchent déjà, aujourd’hui, celle de religions millénaires.
Pourtant le sentiment d’anonymat est bien moindre que dans l’espace physique, car chaque internaute se trouve au centre de sa propre toile, des liens qu’il ou elle tisse entre les diverses communautés qui l’intègrent.
Passer d’une communauté à une autre se fait en quelques secondes. Et le temps de “parole” de chacun y est illimité.
Si dans le monde physique, le plus influent ou le plus habile peut écraser la parole des autres, sur la toile, ce pouvoir est bien plus relatif, et la pertinence du contenu en est renforcée d’autant. Ainsi, à l’heure actuelle, ce qui prime sur la toile n’est pas l’identité de l’émetteur, auteur ou éditeur, du contenu, mais le message qu’il délivre ou permet de délivrer aux autres. Bien sûr, la notoriété dans le monde physique donne souvent une longueur d’avance sur la toile. Mais juste une longueur…

Non seulement le web tend à inverser le rapport de force entre auteurs et lecteurs, mais il est également le terrain de prédilection pour cultiver de nouvelles graines littéraires. Ou plutôt, des graines trop longtemps négligées.
La rémunération des auteurs s’est faite par étape. Elle est partie d’une situation très particulière, celle des dramaturges. Quelle différence entre le texte d’une fable et le texte d’une pièce ? De la même façon qu’un scénario n’a qu’un lectorat limité, le texte d’une pièce n’est, a priori, pas fait pour être lu par un très large public. D’ailleurs, à l’époque de Beaumarchais, nombre de pièces n’étaient pas éditées, et restaient la propriété des troupes pour lesquelles les dramaturges écrivaient. C’est encore le cas aujourd’hui, même si les classiques et les auteurs publicités peuvent masquer cette réalité.
Dans ce sens, les droits d’auteurs s’entendaient d’abord comme une possibilité d’autonomie de l’auteur par rapport à ces mécènes.
Trois siècles plus tard, les droits d’auteurs, étendus à toutes les oeuvres de l’esprit, et même aux émissions de télé-réalité, ont-ils encore cette légitimité de défense de l’intégrité intellectuelle de l’artiste ?
La concentration actuelle des groupes de l’édition fait plutôt penser que le mot d’ordre est d’avantage à l’uniformisation et au conformisme qu’à la pensée subversive.
La logique d’échelle des grands éditeurs, tout comme des financiers de l’industrie cinématographique, est celle des recettes rapides avant pilonnage, des histoires facilement marketées et oubliées, des romans aux cibles bien calibrées et fidélisables, des livres au contenu correctement policé et… prévisible.
Cette emprise du politiquement correct sur la production littéraire est d’autant plus forte que le capitalisme maintient des conditions d’existence aussi complexes et onéreuses qu’aux siècles passés. Or la majorité des écrivains ont besoin d’espace et de temps pour écrire (et proposer aux éditeurs quelque chose de vendable !), souvent bien davantage que ce qu’en laisse un gagne-pain aux 35 heures. Ainsi, l’activité littéraire devient-elle toujours plus manifestement celle des nantis, qui soit n’ont pas (ou plus) besoin de travailler, soit ont les moyens de se payer les services d’un nègre (et qu’est qu’un nègre en littérature sinon un auteur qui renonce à ces droits ?). Bien sûr, un écrivain mal né aura toujours la possibilité de subsister comme un mort de faim en attendant que ces livres lui rapportent, à la différence près que la pression de notre société consumériste ne cesse de croître et rend d’autant plus rude la discipline nécessaire à ce genre de choix de vie. Conséquence immédiate : la littérature se fait l’écho des préoccupations d’une minorité de la population, et sert, à moindre coup pour les néo-conservateurs, de somnifère social pour tout le bas peuple qui vit par procuration à travers les héros de leurs romans de gare. Dernier cache-sexe à la mode de la lutte des classes : les attaques omniprésentes sur… les tabous sexuels !

Il y a quelques années, les premiers intégraux disponibles sur Internet étaient ceux des situationnistes et anarchistes de tout poil, qui avaient renoncé à leurs droits d’auteur. D’un coup, quelle visibilité pour ces textes, dont les rééditions étaient auparavant noyés dans la pléthorique production annuelle de l’édition !
Ainsi, l’élargissement des droits d’auteurs a permis, sous une nouvelle forme, deux choses.
Premièrement, rationnaliser la redistribution des gains issus de l’édition entre les mains des plus riches.
Deuxièmement, contrôler et limiter drastiquement, à la fois par des moyens d’accès contraignant en terme d’idéologie, mais aussi via l’étouffement par le nombre, la diffusion, à un public autre que confidentiel, d’oeuvres, d’idées, de concepts, de toutes histoires sortant peu ou prou des schémas éculés de la littérature bourgeoise.

Par rapport à cette perversion du droit d’auteur, quelles opportunités et quelles contraintes Internet propose-t-il à l’écrivain qui souhaite échapper à l’édition traditionnelle ?
Clairement, elle permet de court-circuiter le réseau marchand du monde de l’édition, en proposant une diffusion (gratuite ou non) de son oeuvre sans intermédiaire. Les contraintes qui y sont liées sont d’ordre technique : pouvoir disposer d’un ordinateur, se former à l’informatique pour publier ses textes et… pour les lire. De fait, une partie de la population est aujourd’hui exclue du web, faute de moyens, ou faute de génération. En sera-t-il toujours de même dans 50 ans ?
En revanche, la proximité d’un texte avec son lectorat potentiel sur Internet est apparemment beaucoup plus faible qu’en librairie. Apparemment. Car pour un texte, quelle est le nombre attendu de ses vrais lecteurs, ses lecteurs enthousiastes, passionnés, dont la rencontre avec ce texte précisément a compté dans leur vie ? Bien sûr, en sous-texte, l’écrivain pense ici à une certaine catégorie d’écrivains, de ceux qui n’écrivent pas pour l’argent ou la notoriété, de ceux qui croient à la force des mots et à la poésie comme base de la société…
L’internaute a à sa disposition des outils de recherche qu’aucun libraire au monde ne pourra jamais égaler. Et il a souvent la possibilité d’échanger directement avec l’auteur d’un texte publié sur la toile. Même si la quantité du lectorat de chaque texte est divisée par cent ou par mille, la qualité de chacun de ses lecteurs est démultipliée, et la petite partie d’entre eux susceptible d’écrire en retour à son auteur est d’autant plus importante que les informations nécessaires pour le faire sont aisées à obtenir.

Il serait cependant malheureux d’opposer radicalement les modes de diffusion. L’édition traditionnelle s’appuie sur un lectorat quantitatif là où Internet favorise le qualitatif. Reste que l’écrivain qui s’est exilé sur la toile ne peut espérer vivre réellement de son activité de façon pleine et entière, à moins de faire payer au prix fort son lectorat fidèle. Et même si l’argument est rabâché à longueur de temps par les éditeurs anti-web, il est certain que l’objet livre conserve une force d’usage extraordinaire.
Sur cette question, les licences qui fleurissent sur la toile sont discrètes, bien sûr, puisque toute proposition de rémunération d’un auteur pour un de ses textes estampillé par celle-ci reste “à discrétion”… Pour faire simple, ces licences sont, dans les grandes lignes, des contrats de diffusion “clé en main” pour toute diffusion via Internet. Aucune recommandation n’est donnée sur une publication pluri-média. Aucune non plus sur la question des oeuvres communautaires.
Extrait tiré de la FAQ de Creative Commons :
“L’auteur qui a déjà cédé une partie de ses droits par contrat, ou mandaté une société de gestion collective pour la gestion de ses droits, ne peut actuellement pas offrir ses œuvres sous contrat Creative Commons.
L’équipe Creative Commons France participe à un groupe de travail européen et international en vue de résoudre cette incompatibilité.
L’auteur et les autres titulaires de droit utilisant les contrats Creative Commons conservent la possibilité de recevoir une rémunération : utilisations commerciales après un contrat Creative Commons comportant l’option “Pas d’Utilisation Commerciale”, contrats complémentaires avec un producteur, diffusion publique, passages à la radio…
Ainsi, les redevances liées à la diffusion publique à des fins commerciales de musique sous contrat Creative Commons “Pas d’Utilisation Commerciale ” est perçue et répartie par une société de gestion collective aux Etats-Unis, mais doit pour le moment être gérée individuellement en Europe, où les statuts et réglements intérieurs des sociétés de gestion collective prévoient un apport exclusif des droits d’exploitation.
Il n’est pas possible pour le moment de retirer certaines oeuvres ou certains droits (les utilisations non commerciales par exemple) pour les placer sous contrat Creative Commons.”
Et difficile de trouver plus d’explication pour d’autres cas de figure avec des licences type Art libre ou Copyleft…

Non seulement les licences proposées sur la toile n’ont pas été pensées pour une conjugaison entre des diffusions gratuites et payantes, mais en plus, elles ne sont pas adaptées à de véritables créations littéraires collectives.
Les possibilités en terme de création permises par le web, grâce à des outils comme le wiki, en sont encore à leurs balbutiements, mais les premiers collectifs existent d’ores et déjà et se posent les véritables questions autant sur la paternité que sur la pérennité des oeuvres. Celles-ci méritent une réflexion profonde et fondamentale, aussi importante que celle qui a vu naître les bases du droit d’auteur il y a trois siècles.
Ainsi, l’écrivain avancent les propositions suivantes pour son manifeste, à débattre et à compléter par tout autre écrivain se considérant comme écrivain du troisième millénaire, concerné par ses droits et ses devoirs dans le monde où il évolue.

Propositions
S’unir
Contre l’hégémonie des grands trusts de l’édition traditionnelle et contre les sociétés d’auteurs anti-web qui monopolisent le débat sur les droits d’auteurs.
Pour créer de véritables groupes d’artistes, libres, capables de s’auto-gérer, de constituer l’espace littéraire de demain, en amenant le débat sur la question des droits et des devoirs de l’écrivain du troisième millénaire.
Parce que les frontières n’existent pas sur la toile, et qu’il est important d’en définir d’autres, ou de toutes les détruire.
Médiatiser
En s’emparant du réseau pour optimiser la diffusion qu’il permet pour chaque auteur.
En créant tout outil favorable à la reconnaissance d’un art vivant sur Internet. Pourquoi pas un Google littéraire ?
Valoriser
Faire que les nouvelles pratiques artistiques collectives des écrivains sur la toile soient identifiées, détaillées, enrichies, et promues pour susciter de nouvelles vocations.
Organiser les espaces de création collectifs pour toujours améliorer, tous ensemble, la qualité des textes qui y sont publiés, afin de proposer un contenu le plus riche possible aux lecteurs internautes.
Mettre en place des structures capables d’accompagner la diffusion pluri-média de la production littéraire de tous les écrivains issus du web, en arrêtant de renvoyer dos à dos diffusion gratuite sur la toile et distribution payante pour d’autres supports.

Tags: Politique

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