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La corde : dossier d’intention

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Rope: origines et histoire de la pièce

En 1928, deux étudiants de Chicago défrayent la chronique en étant inculpé pour le meurtre d’un de leur camarade d’université. Ils affirmeront avoir supprimé sa vie « just for the fun ».
Rope,de Patrick Hamilton, écrite et jouée dès 1929, s’inspire de ce fait divers.
Dans la pièce, Brandon et Granillo, loin de se satisfaire du meurtre gratuit du jeune Ronald Kentley, poussent l’infamie jusqu’à entreposer son corps dans un coffre, sur lequel ils inviteront à dîner le père du défunt et quatre autres personnes. Rupert Cadell, le maître à penser des deux assassins, est parmi les convives. A l’aide de quelques indices, et au bout d’une véritable guerre des nerfs, il parviendra à déjouer leur logique criminelle et à les faire avouer.
La notoriété de Rope est en grande partie due à l’adaptation cinématographique en 1948 d’Alfred Hitchcock, où James Stewart joue Rupert Cadell. L’époque a changé, le nazisme a rendu le public beaucoup plus conscient des dangers d’une interprétation triviale des théories de Nietzsche. Aussi la pièce est-elle remaniée par les scénaristes, reléguant la joute philosophique au second plan et épurant au passage les éventuelles allusions homosexuelles, incompatibles avec le puritanisme américain. Il n’en reste pas moins que le sujet du meurtre « pour l’aventure » entre étudiants deviendra par la suite un des meilleurs filons d’Hollywood.
Depuis, la banalisation du thème et de cette forme de violence ont amené à garder plutôt en mémoire un autre aspect de Rope, qu’Alfred Hitchcock, bien que novateur dans son domaine, n’a fait que transposer. Patrick Hamilton, en 1929, écrit une pièce en trois actes où l’action est continue. La suspension de l’action, généralement utilisée au cinéma, rompt ici avec la convention théâtrale, où le rideau indique un changement de lieu et/ou un lapse de temps. C’est cette continuité qu’Alfred Hitchcock a voulu reproduire, en réalisant Rope par une succession de dix plans séquence ne nécessitant aucun montage ultérieur.
En 1953, Gabriel Arout effectue une adaptation française de Rope, avec entres autres Robert Hossein dans le rôle de Granillo, qui s’inspire librement de la pièce et du film. Malheureusement, parmi ses choix, celui-ci ne conserve pas l’idée de continuité de l’action, et son découpage en deux temps renoue avec la convention.

Découvertes et analyses personnelles

Une de mes rares réminiscences de cours d’anglais de lycée est la projection de Rope d’Alfred Hitchcock. Une certaine fascination pour le côté macabre de la chose, comme bon nombre d’autres adolescents à cet âge, m’en avait laissé un souvenir indélébile.
Quelques années plus tard, en classe préparatoire scientifique, j’ai côtoyé de jeunes garçons dont l’idée de l’élite n’était pas une simple boutade et davantage une profession de foi. Cette confrontation avec une figure qui jusqu’alors n’avait été pour moi que fictionnelle, attachée à celles de Brandon et Granillo, fut également très marquante.
En dehors de ces deux impressions, je ne connaissais rien de plus de Rope ni de Patrick Hamilton, lorsque l’idée m’est venue, en discutant de l’adaptation récente de Missing à Florent, de me repencher dessus.
L’existence d’une pièce antérieure au film d’Hitchcock fut ma première bonne surprise. Elle permettait d’envisager une adaptation d’emblée plus théâtrale de l’œuvre.
C’est en cherchant sa traduction en français que mon engouement réel est né. Aucune traduction littérale publiée et une seule adaptation s’inspirant largement du film ! Une magnifique occasion de travailler le verbe, en partant d’une matière pré-existante, et de tirer de la pièce originale une vision plus actuelle, cent ans après la naissance de l’auteur.

Patrick Hamilton a écrit Rope à vingt-quatre ans. Toute la genèse de la pièce est inscrite dans la question qui l’ouvre : « Feeling yourself ? » Que peut ressentir un jeune de mon âge qui tue froidement ? Et surtout, comment peut-il chercher à connaître cette sensation ?
Bien qu’appartenant au genre policier, Rope se démarque quelque peu d’une trame classique : les faits sont fournis dès le départ et le rôle de l’enquêteur n’est pas clairement défini. Aucune information détenue par l’un des assassins n’est inconnue du public. Pour la plupart, les invités ne se connaissent pas entre eux (ce que le film d’Hitchcock ne conservera pas).
Ces éléments font de Rope une pièce où le style de l’auteur est beaucoup plus présent que dans la plupart des policiers. L’intérêt de son adaptation en est renforcé.

Lors de mon année de DEA « Enjeux sociaux et technologies de la communication », je me suis intéressé au rapport entretenu entre l’art et la technique, notamment dans l’art contemporain pour l’usage de la vidéo dans des installations.
Bien que Rope ne soit pas la première pièce où l’action est continue, Patrick Hamilton s’inscrit dans une tradition qu’il juge nécessaire de casser en la rendant désuète. Le fait d’intituler la pièce par un mot banni des plateaux de théâtre, et de placer dans la bouche de Brandon la question « Tu deviens superstitieux ? » y participe également.
En 1929 le rapport de force entre le cinéma et le théâtre est encore présent. L’évolution technique est un enjeu important de création, la précision des descriptions de mouvements dans les didascalies de Rope en est une illustration. Ensuite, pour la réalisation de son premier film en couleur, alors que rien ne l’oblige à user d’un tel procédé de montage, Hitchcock effectue un exercice de style qui conserve ce rapport très puissant à la technique.
D’autres éléments narratifs de la pièce confirment l’importance de ce thème pour Hamilton. Granillo refuse trois fois que Brandon allume la lumière au début de la pièce ; le poste de radio que les invités tentent d’allumer à deux reprises ne fonctionne pas ; l’orage de la soirée est d’une violence telle qu’il remet en cause un long voyage en voiture ; la canne inoffensive de Rupert s’escamote en épée… A chaque fois, c’est le contrôle ou la maîtrise de la technique qui est en jeu.
Parallèlement, une autre forme de contrôle est omniprésente dans Rope : le self control. Dans le texte, les indications à ce sujet sont quasi-permanentes, qu’elles soient injonctions, plaisanteries, interrogations, suspicions, etc.
L’association entre la perte de contrôle de soi et la perte de contrôle technique fonctionne assez clairement avec les trois protagonistes principaux, Brandon, Granillo et Rupert. Pour ma part, la réponse d’Hamilton se trouve ici. Derrière l’argumentaire philosophique, la volonté de ces jeunes hommes de se placer au-dessus de la morale, en dehors des notions de Bien et de Mal, vient d’un fantasme identitaire envers la technique, qui elle est amorale par essence.
Une adaptation de Rope aujourd’hui doit à mon sens être capable de restituer cette dimension, c’est à dire montrer au public un rapport à la technique correspondant à l’usage qui en est fait aujourd’hui. Cet aspect scénographique m’intéresse tout particulièrement, et certains spectacles d’Avignon 2004 que j’ai pu voir (notamment des théâtres berlinois) m’ont convaincu de l’immense éventail des possibles en la matière.

Brandon, Granillo et Rupert ont-ils des penchants homosexuels ? La question s’est posée lors de l’adaptation d’Hitchcock. Pourtant, le fait pour deux jeunes étudiants d’habiter ensemble durant leurs études, de s’échanger des « my dear », n’a a priori rien d’incitatif. Une interprétation homophobe de la pièce permettrait de justifier l’immoralité des jeunes hommes par leur préférence sexuelle, dédouanant ainsi de leur part de responsabilité les familles, les éducateurs et la société. Cette problématique n’est pas explicite dans la pièce, et le dénouement évacue la question de la responsabilité des intellectuels par une pirouette. Il n’en reste pas moins que le puritanisme de l’époque a considéré cette interprétation comme évidente… Une manière de relativiser la justesse d’une interprétation qui voudrait voir dans Rope une prédominance de la technique, et en même temps une manière de confirmer l’universalité de l’œuvre…

Pistes et travail en cours

J’ai effectué une première traduction littérale de Rope pour permettre aux acteurs sollicités de prendre connaissance du texte.
Actuellement, la distribution est la suivante :
Charles Granillo : Ivan Madonia (classe de Benoît Guibert)
Kenneth Raglan : Grégoire Baujat (classe de Laurent Montel)
Leila Arden : Aurélia Lanier (classe de Benoît Guibert)
Sir Johnstone Kentley : Eric Vérine (classe de Laurent Montel)
Mrs Debenham : Mannick Tesniere (classe de Benoît Guibert)
Rupert Cadell : Alexandre Picart (classe de Benoît Guibert)
Et moi-même pour le rôle de Wyndham Brandon.
(En deuxième année, Grégoire Baujat, Eric Vérine et moi étions dans la classe de Marc Voisin.)
Quant au majordome Sabot, à l’aide de quelques légères coupes et substitutions, il devrait pouvoir prendre sa retraite.

Une seconde partie du travail d’adaptation consistera d’une part à franciser certains éléments. Les prénoms, dont certains ont déjà été modifiés par Hitchcock ; les références culturelles, notamment pour la scène de bavardage cinéphile ; les lieux, entres autres Le Coliseum, Le Capitol, Londres et Oxford, que je souhaite remplacer par le Rex, le Queen, Paris et Saint Cyr.
D’autre part, il consistera à actualiser et à réduire le nombre d’accessoires. En particulier, l’outil audiovisuel devrait occuper une place prépondérante, en combinant caméras et téléviseur, pour remplacer la lumière et l’entretien du feu par le zapping, la fenêtre par une caméra de vidéo-surveillance, le miroir par une caméra reliée à la télévision, le poste de radio par un lecteur de DVD. D’autres emplois sont à préciser, le visionnage d’une séquence enregistrée servant d’indice à Rupert, ou la poursuite de l’action en coulisse filmée et transmise à l’écran. Bref, le domestique Sabot transformé en Robot domestique…

Lorsque je pense à l’ambiance de Rope, je ne l’associe pas à du Feydeau. Et pourtant, s’il n’y a pas d’amant dans le placard, il y a bien un cadavre dans le coffre… Hamilton souhaitait-il la mort du boulevard, écrire un anti-Feydeau ? Dans quelle mesure est-il possible de sortir d’un jeu « naturaliste » pour l’interprétation ? Certaines situations originales sont plus proches de la commedia del arte que du boulevard, comme la scène finale de défi à l’épée (que bien sûr ni Hitchcock ni Arout n’ont conservé…). D’autre part, Mrs Debenham est une source de qui pro quo à la limite de la caricature. Ce type de ruptures fait également partie de la vision du théâtre de l’auteur qu’il faudra chercher à conserver. Les effets de surprise rajoutés par Hitchcock et Arout viennent palier le fait qu’ils en suppriment ou en évincent d’autres créés par Hamilton. Certains sont peut-être plus efficaces que ceux de la pièce d’origine, et ce point sera étudié tout particulièrement lors des répétitions.

Tags: Théâtre

1 commentaire ↓

  • 1 par dav

    bonjour,
    Je fais parti d’une association de théatre et on souhaiterait vivement savoir s’il était possible d’avoir le texte traduit de la pièce et les conditions pour produire cette pièce si vous l’acceptez.
    Vordialement
    David
    david_soissons@hotmail.com

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