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L’ombre de Peter

Peter, c’était vraiment l’exemple même du brave type, un gars le cœur sur la main, pas grognon pour un sou, chouette. Il avait juste un truc qui collait pas. Son ombre. Du coup, il passait son temps à lui courir après. Il faut dire que c’était quand même pas un mollasson, Peter, il savait courir. Mais même en étant le meilleur sprinter du monde, qu’est-ce qu’il pouvait faire contre une ombre ? Un ectoplasme, ça pèse pas lourd, et ça s’essouffle jamais. Heureusement, c’est agile mais c’est pas très malin.
Peter, il avait tôt fait de voir que cette traînée qui s’affichait sur tous les murs dès qu’on l’éclairait un peu, elle aimait bien qu’on la regarde danser, au rythme des bougies enflammées. Alors il se mettait dans une petite pièce, avec un grand cierge pour pouvoir la guetter toute la nuit. Il fermait la porte, même s’il savait que ça ne servait pas à grand chose, parce qu’une ombre, ça passe partout. Et puis il attendait, à côté du cierge allumé, qu’elle daigne s’approcher un peu de lui. En général, elle arrivait dans son dos. Elle pouvait rester longtemps là, juste derrière lui, à le narguer avec toutes ses cabrioles, et puis s’en aller juste quand il se retournait. Pour Peter, c’était très énervant, car il passait son temps à faire la crêpe pour voir si son ombre ne se cachait pas quelque part et l’observait. Une nuit pourtant, il parvint presque à l’attraper. Il avait commencé, comme à l’accoutumée, bougeant en tout sens et sans cesse, sur sa couche modeste. Au bout d’un moment, il s’était calmé, et avait fermé les yeux, feignant de dormir. L’ombre avait beau aller où elle voulait, elle ne pouvait pas soulever les paupières de Peter pour savoir s’il dormait. Alors elle se mit à se rapprocher doucement, tranquillement, même précautioneusement du lit de Peter, pour voir si sa poitrine se soulevait lentement ou pas. Peter, même s’il ne pouvait pas la voir, se doutait bien que son ombre était dans le coin. Pas exactement dans le coin d’ailleurs, mais pas loin, et peut-être même tout près. Il se mit à compter le temps qu’il passait à faire semblant de dormir, et, à la fin, se dit que, tout compte fait, son ombre devait être toute proche pour maintenant. Alors il ouvrit les yeux. Malheureusement, comme son ombre était juste devant lui, il ne voyait plus rien dans la pièce. Il crut qu’il avait finit par s’assoupir, et que le cierge s’était consumé avant de s’éteindre. Du coup, il se releva pour aller en chercher un autre. Le temps qu’il réalise que son ombre était juste devant lui, elle était déjà partie !
Comme tous les autres avaient une belle ombre bien docile, ils se promenaient par tout temps, sans se soucier le moins du monde de ce qui les suivait. Pour Peter, les choses n’était pas si simple. Il n’aimait pas que les gens le regardent avec un air bizarre, et se retourne sur son passage en le montrant du doigt. Du coup, il attendait qu’il y ait assez de nuages pour que le Soleil n’ameute pas toutes ses adoratrices. Il sortait volontiers quand la tempête battait son plein, mais ne montrait pas le bout de son nez quand l’azure envahissait le ciel. Malgré tout, il arriva, à son grand désarroi, qu’une averse soit écourtée par une soudaine éclaircie, perçant les cumulus de rayons propices aux contrastes les plus criants. Peter était alors pris d’une passion soudaine pour les plus majestueux des arbres, les plus élevés des édifices, et d’une manière générale, pour tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, produisait une ombre suffisante. Ainsi, même au zénith, l’absence de la sienne pouvait passer inaperçue. Il arriva que le pauvre reste bloqué des heures durant au beau milieu d’un champ, orné d’un unique chêne, sous lequel il s’était abrité quand la pluie avait cessé. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il put quitter son refuge et rentrer en toute hâte pour épancher sa faim.
Durant des années, Peter était resté plus ou moins tranquille, mais il savait bien que des rumeurs grandissaient dans son dos. Souvent, les gens avaient peur de lui. Ils disaient que le diable avait corrompu l’ombre de Peter en échange d’une immense richesse, qu’il conservait chez lui, cachée pour que personne ne la découvre jamais. « C’est pour ça qu’on ne le voyait jamais travailler. En fait, il est très paresseux. » Les gens le jugeaient bien sûr à tort sur l’apparence qui lui manquait, et il n’y pouvait pas grand chose, sauf à essayer de rattraper son ombre, par tous les moyens. Du coup, il faisait beaucoup de cauchemards. Il rêvait souvent qu’il se disputait avec son ombre, pour qu’elle lui dise pourquoi elle n’était pas sage comme une image. Elle lui riait au nez, et ne lui répondait jamais autre chose que du vent. Il faisait aussi de drôles de rencontres dans ses rêves. Des gens dont les ombres étaient aussi étranges que la sienne, et qui avait des problèmes au moins aussi grands que les siens. Mais à chaque fois, il se disait quand même qu’il n’était peut-être pas le plus à plaindre, et que tout compte fait, son ombre, bien que volage, était assez attachante.
Il arriva pourtant une nuit où une visite lui fit forte impression. L’hiver était tombé sur le champ qui entourait sa maison. De grandes rafales de vent balayaient la neige qui recouvrait l’étendue à perte de vue. Mais une forme étrange semblait se déplacer dans sa direction. Au départ, il pensait que les caprices du vent et le froid engourdissant ses sens faisaient apparaître cette forme bizarre. La masse se rapprochait et il pu deviner qu’elle ressemblait à un homme. Un homme, ou plutôt le moule d’un homme, sans rien à l’intérieur, comme si il ne s’agissait que de l’illusion d’un homme, une coque vide qui, forcément, n’avait pas plus d’ombre que lui à ses talons. Une fois arrivée juste devant lui, l’apparition s’immobilisa. On pouvait distinguer sa stature aux quelques paquets de neige qui étaient restés accrochés à ses épaules. L’homme n’eut pas besoin de parler pour que Peter comprenne le but de sa venue. Le fait même de se présenter à lui avait suffit pour qu’il sache ce qu’il voulait lui montrer : un homme invisible a une ombre invisible. Cependant, pourquoi un homme dont l’ombre est insaisissable n’est-il pas forcément un homme invisible ? Au moment où Peter allait lui poser la question, l’homme disparut, et le pauvre Peter se réveilla. Quand il sortit de chez lui ce matin là, Peter eut du mal à croire qu’il était bien réveillé. Son ombre était là, à ses pieds, tranquillement en train de lézarder sur le mur de sa terrasse. Il se dit que quelque chose d’anormal avait dû se passer la nuit précédente. Il se demandait si l’homme invisible… Il se dirigea vers l’endroit où celui-ci lui était apparu quelques heures auparavant. Un petit papier, à moitié recouvert de glace, était posé par terre à l’endroit précis où il se tenait. Peter le ramassa en toute hâte, et au bout de quelques instants, il pu lire les quelques mots que contenait le message :

 

M. Peter,
J’espère que, durant ces quelques années, mon ombre ne vous aura pas trop importuné. Si celle-ci a perturbé la vie de la vôtre, vous m’en voyez bien désolé. Cependant, après une longue recherche, j’ai pu retrouver votre trace et, par la même occasion, celle de mon ombre, si discrète soit-elle. J’ai donc pu récupérer ce qui m’appartenait et je vous suis éternellement reconnaissant de l’avoir si bien conservée. Vous en conviendrez avec moi, un homme sans ombre, même invisible, n’est pas plus que l’ombre de lui-même…

Tags: Nouvelles

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