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NE PAS FIGER


Franquin au pays des surdoués

Le 15 janvier 1997 nous quittait pour de bon André Franquin, laissant orphelins quelques millions de fans de Gaston Lagaffe, de Spirou et du Marsupilami. Au-delà de l’épiphénomène créé par ce dessinateur belge au sein du 9ème art, quelle analyse psychologique peut expliquer le caractère si particulier de “l’univers Franquin” ? Celui qui, par opposition à la fameuse “ligne claire”, préférait ses idées noires et son trait si vivant, et qui faisait dire à Hergé : “Quand je vois un Franquin, par exemple, je me dis : “Mais comment peut-on nous comparer ?” Lui, c’est un grand artiste, à côté duquel je ne suis qu’un piètre dessinateur”.
C’est à partir d’une affirmation de Léon Prunelle que l’idée a germé en mon fort intérieur : “Gaston est un génie.” Quoi de plus vrai en somme ? Que peut-on dire de l’inventeur de l’épouvantail électrique à Klaxon, du fusil à carottes, du fer à repasser télécommandé et du vélo-pliable à ressorts, si ce n’est vanté son pur génie ? Gaston est une forme très spéciale de surdoué. C’est le père de tous les antihéros. Il correspond à l’inadapté social, à l’éternel incompris, dont le potentiel n’est pas exploité comme il mérite de l’être. S’ajoute à cela sa légendaire paresse. Nombre de surdoués sont caricaturés par l’intermédiaire de Gaston, et sa popularité s’explique en partie par son côté “décalé”.
Là où l’idée s’avère intéressante, c’est que Franquin ne s’est pas limité à son petit génie. Il en a créé tout un éventail. En commençant par le Marsupilami, surdoué manuel, hyper-adapté à son environnement, bon, équilibré, le génie rêvé, l’exutoire de Franquin. Un animal malléable, auquel il peut rajouter des dons en veux-tu en voilà, qui puisse répondre à son imagination débordante, qui l’amène parfois dans des situations inextricables pour des héros “ordinaires”.
Vient ensuite le Comte de Champignac, dont les inventions à base de champignon se comptent par dizaines. Le Comte fait figure de génie bien dans sa peau, quoique montré du doigt par la population. En somme, un surdoué qui assume sa marginalité, et qui profite de son isolement relatif de la vie en société pour se consacrer pleinement à sa carrière scientifique. Son opposé est bien entendu Zorglub, le surdoué incompris et rancunier, sorte de côté obscur du génie scientifique, image du savant fou accompli et heureux de l’être.
Même lorsque Franquin travaillera chez Tintin, il ne pourra s’empêcher de glisser parmi ses personnages un surdoué, en l’occurrence Félix, un orateur né, capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui, à un prix exorbitant. Une autre forme presque emblématique de cette obsession des surdoués s’exprime par la série des Tifous, ces joyeux lurons dont les noms résument à eux seuls les facettes qui fascinaient Franquin chez les surdoués : le sage, le Poète et le Fou.
Une telle présence du surdouement dans une œuvre n’est à mon sens pas innocente. Un artiste capable de décliner aussi précisément les qualités et les défauts des surdoués est forcément touché lui-même par le génie. Ne serait ce que parce qu’un auteur intègre obligatoirement une part de son vécu dans la psychologie de ses personnages, et que celle-ci se retrouve d’une BD à l’autre. André Franquin se disait lui-même naïf et horriblement paresseux, plutôt bordélique dans ses idées. Même s’il n’a jamais passé de test d’admission, j’aimerais, l’espace d’un instant, le considéré comme un M’s. Mon cher André, si tu nous voies de là-haut, sache que tu mérites le statut de génie au Panthéon des scribouilleurs. Merci pour tout, houba hop.

Tags: Humeurs, Humour...

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