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De quelques avis écolos

Le point que j’aimerais développer est très théorique et subjectif. J’aimerais néanmoins pouvoir y réfléchir avec d’autres. Il est à mon avis très symptomatique d’éléments nuisibles à la bonne marche des actions écologistes, à une démarche constructive et sans arrières pensées du développement de nos idées. (Je n’évoquerais pas la pensée libertaire parce que pour moi elle découle de la pensée écologiste. Si certains y voient matière à débat, il faudra en discuter ailleurs, et je détaillerais ma pensée.)
Le plus simple est de partir d’un exemple, rencontré récemment.

Cela participe à l’argument millénariste d’apparentés Verts. Il consiste à dire que le combat écologiste est prioritaire compte-tenu du bilan environnemental actuel, que les bouleversements naturels qui nous menacent sont suffisant à nous sensibiliser, en s’appuyant sur la dynamique de la peur.
Si le problème c’est de brûler du pétrole, la conséquence c’est le réchauffement climatique, et la solution c’est de ne plus utiliser de voiture.
Le mécanisme le plus simple est donc de parler des conséquences du problème pour pouvoir ensuite expliquer qu’il en est la “cause”, et que supprimer cette “cause” supprime le problème. Or supprimer cette “cause” ne fait pas disparaître le problème, parce que ce qui a fait naître ce problème se situe à un niveau antérieur, ou bien parce que seul un des aspects du problème a été envisagé.

Ce qui intervient ici est à mon avis le coeur de toute réflexion écologique : les principes élémentaires tel que le bien-être, la santé, la conservation de soi, à la base même de la théorie de l’évolution, ne sont pas à placer en aval du raisonnement, mais en amont.
Qu’est-ce qui pousse à vouloir une voiture ? Pourquoi la conduite peut-elle être agréable ?
Qu’est-ce qui fait que l’on cherche à dépasser son appréhension d’une chose qui au premier abord semble désagréable par certains aspects ?
Nous atteignons une grande sophistication de la notion de plaisir dans nos comportements, qui provoque certaines formes de masochisme soft, prendre plaisir à conduire en en connaissant les risques, mais en ne les assumant pas, ou en se convaincant, mutuellement, de ne pas avoir le choix.
Trouver la (les) cause(s) de ce plaisir, de cette contradiction entre ce que nous dictent les principes élémentaires et nos actions, c’est à mon avis la véritable tâche écologiste.

Petite parenthèse. Il y a un exemple qui pour moi est très révélateur de ce qui devrait guider la réflexion. Comment peut-on concilier une vision naturelle de l’homosexualité avec le principe darwiniste de perpétuation de l’espèce ?
On peut comprendre ce phénomène comme une expression du brassage génétique à une échelle différente de celle de la semi-reproduction d’un génome en concurrence avec un autre. L’homosexualité, si elle est vue comme naturelle, liée à la génétique, est alors le fait d’un gène qui a pour tâche d’aller contre la reproduction du génome dont il fait partie, une sorte de méta-gène qui décide que tous les autres ne doivent pas s’exprimer. Si je pousse la métaphore, c’est pour évacuer l’éventuelle vision fascisante qui peut y être associée. Il n’y a en fait pas de lien avec la morale à chercher ici : il s’agit d’un altruisme aveugle, que l’on peut voir soit dans la figure du martyre, soit dans celle du misanthrope. Ni ange, ni démon, mais simple participant à une stratégie de sélection naturelle différente de la semi-reproduction du génome. Le jugement de valeur se fait a posteriori, et c’est lui qui anime les débats sans fin…

Trouver dans chacun de nos comportements une cause naturelle, génétique, n’est pas la solution miracle. Elle peut s’appliquer à des thèmes fondamentaux comme la sexualité, mais non pas à des évènements liés à un niveau comportemental plus complexe, comme conduire. Sinon on en vient à dire que certains ont le gène du chauffard, de la même façon que d’autres auraient le gène de la connerie…
En revanche il est assez facile de faire un parallèle entre une espèce qui devient envahissante parce que extraite de son écosystème naturel, et le développement d’un phénomène comme celui de la voiture. Simplement quelle stratégie permet de rétablir l’équilibre une fois la faute commise ?
La nature emploie parfois des extrêmes, comme l’auto-asphixie, ou le principe de concurrence évolutive forcenée pour permettre aux espèces dominées de s’adapter à la nouvelle donne.
Appliqué à la voiture, il semble que si rien ne change c’est la première solution qui nous attend, et nous subissons déjà la deuxième, qui s’exprime en partie par
- l’accroissement du nombre de personnes fragilisées, allergiques, asthmatiques, ceux que la sélection n’a pas favorisé d’un côté, et ceux qui s’accomodent de la pollution croissante de l’autre;
- l’achat de voitures moins polluantes, mais plus chers.

Nous refusons ces solutions parce que nous les trouvons trop radicales, trop lourdes de conséquences.
Nous trouvons des solutions qui témoignent de notre évolution comportementale, mais pas obligatoirement de notre distanciation par rapport au principe d’évolution lui-même.

Parmi celles-ci on peut en citer au moins deux développées par Chiche ! dans son travail de conscientisation, qui consiste à éclairer une situation et à poser des questions, d’avantage qu’à proposer des solutions élaborées (arrêtez-moi si je me trompe) :
- remettre en cause l’invention de la voiture comme progrès, par le biais du développement des moyens de transport alternatifs pour tout un chacun;
- remettre en cause l’aspect prétendument positif du progrès lui-même, par l’idée de décroissance par exemple.
Le point commun de ces deux solutions est d’attaquer le mythe très puissant du progrès associé à la voiture.
“Je crois au progrès, et sa meilleure expression dans notre société est la voiture, donc je vais contribuer au développement de l’industrie automobile en en achetant une.” C’est à peu près ce qu’un automobiliste devrait se dire à chaque fois qu’il achète une voiture pour que ces attaques le touchent et ouvrent un réel débat.

Les automobilistes, les constructeurs les premiers, connaissent bon an mal an les défauts de la voiture d’un point de vue environnemental. Cela ne les empêche pas d’en acheter. Le plaisir qu’ils en tirent est plus fort que ces bonnes raisons de ne pas en avoir.
Faisons un bilan simple des avantages et/ou plaisirs que l’on peut trouver à la bagnole par rapport à d’autres moyens de transport, du plus clair au plus contestable :
- une valorisation surdéveloppée de l’ego par la sphère médiatique;
- une capacité de stockage adaptée pour 1 à 8 personnes;
- une disponibilité presque totale;
- une vitesse moyenne de déplacement théoriquement supérieure à tout autre moyen de transport sur des distances faibles (de 5 à 50 km point à point environ… et un peu au pif…);
- un coût apparemment concurrentiel;
- un sentiment de protection du monde extérieur.
Si l’on veut se débarrasser de la voiture pour ses inconvénients, faut-il le faire en rendant ses avantages obsolètes ou inférieures à une autre solution ?
Quelles difficultés face à cela ?
- L’écart entre nos moyens et ceux du camp adverse, notamment concernant la publicité automobile;
- Le fait que des solutions alternatives recouvrent ensemble plusieurs avantages, mais qu’aucune ne les possèdent toutes à un niveau équivalent ou supérieur.

Ces solutions ont en commun de chercher la non-perpétuation de “l’espèce voiture”, mais sans faire voir de quelle manière la transition peut s’enclencher réellement, puisqu’elle extrait le problème d’un ensemble. Contre celles radicales que nous réservent la nature, nous envisageons des solutions tout aussi radicales…
Il faut également se dire que, précisément, la voiture n’est pas une espèce animale, et que nous pouvons la modifier pour la faire évoluer dans le sens que nous voulons… c’est-à-dire dans le sens de son auto-extinction. Ce comportement anti-évolutionniste d’une “espèce” entière, comme si l’homosexualité devenait la seule sexualité, la nature ne pourra jamais nous l’illustrer elle-même, c’est à nous de le créer et de le développer.

S’intéresser aux recherches actuelles sur l’évolution possible de l’automobile, et imaginer de quelle façon elle pourrait servir sa disparition, n’est une solution ni facile ni rapide.
Un exemple :
A l’image des téléskis, l’idée des autoroutes aménagées en télévoitures a déjà été envisagée. Il s’agit de transformer une partie des infrastructures autoroutières pour que les voitures qui y accèdent soient arrimées puis tirées le long de l’axe central de la route, comme un skieur prenant un téléski. On neutralise les commandes du conducteur de la voiture sur les tronçons où la vitesse est importante… Meilleur rendement et moindre coût énergétique, risque d’accident moindre, pas de fatigue du conducteur.
La généralisation de ce système permet d’envisager des voitures dont les sièges avant se retournent, pour une convivialité accrue lors des transports autoroutiers…
C’est le ver dans le fruit qui peut, petit à petit, rendre la conduite de plus en plus laborieuse et déplaisante… Si le plaisir de la conduite disparaît, autant l’automatiser complètement. Cette automatisation complète mise en place, les critères de puissance deviennent superflu dans le choix du véhicule. La fin de la dictature de la vitesse amène alors à reconsidérer les questions d’approvisionnement énergétique, d’aérodynamisme, de standardisation des volumes… La voiture devient petit à petit quelque chose de très différent de ce que nous connaissons. Elle évolue dans le sens d’un respect accru de l’humain et de l’environnement… Jusqu’au jour où M. Dupont préfère prendre son vélo plutôt que de se laisser transporter par sa voiture tout automatisée, parce qu’il y prend du plaisir, même s’il met un peu plus de temps pour se déplacer qu’avec son auto…

Cette solution est-elle moins réaliste que les autres ? La probabilité de sa concrétisation est-elle aussi forte que les précédentes ? Il me semble qu’elle se situe dans un entre-deux contre lequel existe de nombreuses réticences dans chaque camp.
On peut également citer les projets de ballons remplaçant le transport par camion comme amorce d’une “décroissance durable” du syndrome automobile. Tout comme la précédente, cette éventualité commence par la volonté de quelques individus, se situant à des postes de décision tout autant politiques qu’économiques.
Ce genre de transformation n’aurait-il pas des effets plus rapides qu’un remplacement du parc actuel des quelques 400 millions de véhicules en circulation par leurs équivalents (en terme de pollution) électriques ? Ne serait-il pas plus facilement acceptable par la population qu’une modification abrupte de leurs mauvaises habitudes ?

Faire que ces idées, plus souples, et moins évidentes à faire passer, se développent, et mûrissent, se rapproche du travail effectué par Attac avec la taxe Tobin. Si on peut critiquer le fonctionnement et la place qu’occupe Attac aujourd’hui, il n’empêche que le projet d’application de la taxe a fait son chemin dans de nombreux camps politiques… C’est un travail d’expertise, de médiatisation, de lobbying, qui nécessite une action moins démonstrative, moins festive, moins agréable, que celle tournée d’abord vers le grand public. Mais ce n’est sans doute pas l’objet de Chiche !, qui se veut essentiellement tournée vers l’action spontanée…

Ma conclusion (!), s’il y en a une, c’est de poser la question de la canalisation des énergies au sein de Chiche !, de se demander s’il est simplement utile de chercher à avoir une action de conscientisation sur des sujets qui nécessitent un rapport très concret avec des solutions, comme celui développé ci-dessus. Nous pouvons faire un travail d’information très utile sur la manière de pratiquer l’écologie par des actions quotidiennes courantes, ou sur le programme énergétique décidé par le gouvernement, mais bien moins concernant des problèmes aussi multiformes que l’automobile. Je suis entièrement d’accord pour dire que malgré tout, ça défoule bien, et moi-même je me suis bien défoulé en rédigeant ce petit texte. Je pense simplement que dans l’état actuel des choses, Chiche ! a à se concentrer sur ce qu’elle peut faire de plus efficace, pour ne pas épuiser les énergies que nous voudrions tous voir grossir…

Tags: Politique

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