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Dans l’abîme

Adaptation de Maxime David
d’après l’œuvre homonyme de Serge Lehman

Sc. 1
Intérieur du bunker.

Tsara entre dans le hall jonché de gravats. Son reflet court un instant sur les murs de marbre poli. Visage maigre, encore jeune, aux cheveux bruns coupés courts, aux yeux enfoncés. « Pas le profil d’un tortionnaire ». Il descend au sous-sol. Weiss, son aide de camp, achève d’installer ses instruments sur un grand bureau de bois précieux où s’entassent déjà deux jeux de claviers, deux holosites, plusieurs piles de documents imprimés, des noix, des pommes et des tasses de café vides.

Tsara : Combien de temps ?
Weiss : Un peu moins de trois heures.

Weiss, petit homme sec et nerveux, contracte sa joue gauche sous l’effet d’un tic compulsif.

Weiss : Il y a un convoi de cargos de l’Office des Terres Nouvelles qui approche. Il faut que nous soyons partis avant qu’il n’entre en orbite. Personne ne doit savoir que nous étions ici en même temps qu’Howisen.

Tsara approuve d’un hochement de tête. Il observe l’image du prisonnier sur l’écran. Une silhouette longue et immobile, épaules affaissées, tête pendante, mains liées dans le dos.

Tsara : Qu’est-ce qu’il fait ? Il pleure ?

Weiss regarde les chiffres qui défilent sur un écran d’ordinateur à côté de lui.

Weiss : Non. Il dort. Il dort même bien tranquillement… Il n’a pas froid aux yeux, cet Epstein…
Tsara : Il a tenu tête aux tueurs de Kathon. Tsara soupire. S’il a réellement un pouvoir caché, le caisson nous le dira. L’enquête de sécurité a donné quelque chose ?
Weiss : Côté appartement et affaires personnelles, zéro. Par contre, il est abonné aux services de recherche de l’infoplan. Il possède même un fichier SIM à haut niveau de sécurité. Il y a peut-être un truc là-dessous.
Tsara (se dirigeant vers la porte du caisson) : Fais tourner tes programmes de décryptage. Trouve une piste, n’importe quoi. Trois heures, c’est court… Il nous faut un point de départ.

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Sc. 2
Inscription sur un écran.

OTN/31A – 4146 : 06 : 1619/EPSTEIN G par Col TSARA F
65800215 début enregistrement

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Sc. 3
Caisson d’interrogatoire.

Tsara : Georges Epstein ?
Epstein : Oui.
Tsara : Je suis le Colonel Fredrik Tsara, de la deuxième flotte. J’appartiens aux forces de guerre de la République et, comme vous, j’ai fait le serment de servir l’Emancipation. C’est à ce titre que je procède maintenant à votre interrogatoire. Les troupes qui ont débarqué sur Marathon et ont pris Sparta d’assaut sont celles de Mikka Howisen, l’un des chefs de Kathon – ou, si vous préférez, l’Université du Crime. Ce sont des pirates, des hors-la-loi… Vous comprenez ce que je dis ?
Epstein : Y a-t-il d’autres survivants ?
Tsara : Le problème n’est pas là…
Epstein : Pas d’autres survivants ?
Tsara : Non.
Epstein : Dans ce cas, je ne répondrai à aucune question.
Tsara : La loi martiale vous y oblige. Vous oubliez que nous sommes en guerre.
Epstein : En guerre… Les Hiffiss sont des touristes, comparés aux tueurs d’Howisen. Ne me parlez pas de la loi martiale. Ne me parlez pas de la loi. – quelle qu’elle soit. Tout le monde sait que Conrath a son emprise sur les colonies qui seraient tentées de profiter de la guerre pour faire sécession.
Tsara : Absurde ! Qui voudrait se priver de la protection de la République dans un tel contexte ?
Epstein : Marathon le voulait. Comme Pavillon d’Argent. Comme la Nouvelle-Mars. Autant d’insurrections potentielles. Autant de raids de Kathon.
Tsara : Je le répète, c’est absurde. C’est bien à cause des faiblesses des colonies qui refusent la protection de la flotte que Kathon opère avec autant de facilité.
Epstein : Je refuse d’en entendre davantage.
Tsara : La loi martiale vous fait obligation.
Epstein : La loi, et peut-être même la simple décence, vous font obligation de me protéger contre nos ennemis communs ?
Tsara : C’est exact.
Epstein : Les pirates d’Howisen sont nos ennemis communs ?
Tsara : Oui.
Epstein : Dans ce cas, pourquoi me retenez-vous ici ?
Tsara : Parce que vous êtes vivant, monsieur Epstein. Les menottes ne sont que provisoires – juste le temps d’éclaircir la situation. Jusqu’ici, personne n’avait jamais survécu à un raid conduit par Mikka Howisen. L’Amirauté aimerait en savoir plus.
Epstein : L’Amirauté ou Conrath en personne ?
Tsara : Cela ne fait aucune différence.
Epstein : En êtes-vous sûr ? Il existe une rumeur qui…
Tsara : Il paraît que vous disposez d’un exsys de recherche infoplan, Epstein.
Epstein : Je suis historien.
Tsara : Oh. Parfait. Vous savez donc ce que nous devons à Conrath – ce que l’humanité lui doit. La fin de la dictature du Mensys… Et les étoiles.
Epstein : C’était il y a plus de cinquante ans, Colonel. Aujourd’hui, Conrath n’est plus qu’un vieux fou qui se prend pour un demi-dieu et rêve de devenir immortel.
Tsara : Hum… Si je comprends bien, vous prétendez qu’il fait massacrer des populations entières afin de sélectionner les individus les plus résistants. Et ensuite, que fait-il ? Il les dissèque en laboratoire ?
Epstein : Conrath a fait détruire Sparta pour mettre fin à la charte d’autonomie que nous avons votée il y a deux mois – même si c’est Howisen qui s’est chargé du sale boulot, pour des raisons politiques évidentes. Le fait que j’ai survécu… Disons que c’et pour lui un bonus, un heureux hasard.
Tsara : D’accord – et je me réjouis de ce hasard, d’autant plus qu’il y a peut-être des leçons à en tirer pour l’avenir. Mais pour ça, il faut.
Epstein : Dites-moi, Colonel. Est-ce un interrogatoire officiel ?
Tsara : Tout est transcrit en temps réel, oui…
Epstein : Ce n’est pas ce que je vous demande. Etes-vous mandaté par votre hiérarchie ? Est-ce que vous disposez d’un ordre écrit pour faire ce travail ?
Tsara : Aucun ordre écrit ne m’a été transmis. Tout s’est passé trop vite.
Epstein : Dans ce cas, j’imagine que d’autres instructions – tout aussi officieuses – ne vont pas tarder à vous parvenir. Quelque chose comme « exécutez le prisonnier ».
Tsara : Absurde.
Epstein : Vraiment ? Mais le plan de Howisen ne prévoyait pas de survivants. Et tout à fait entre nous, je doute que celui de Conrath ait prévu de ma laisser en vie. Je peux survivre à une tentative de génocide désordonné, pas à un meurtre prémédité.
Tsara : Ecoutez…
Epstein : Je ne répondrai plus à aucune question.

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Sc. 4
Cf sc. 2

65800441 stop

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Sc. 5
Salle d’enregistrement.

Weiss (évitant le regard de Tsara): Il a raison, Fredrik.
Tsara (pâle, relevant la tête): Tu disais ?
Weiss : Epstein. Il a raison.

Weiss boit une gorgée de café et grimace.

Weiss : Cet ordre, dont il a parlé… Il finira par arriver. Je le sais et tu le sais.

Tsara nie de la tête. Il désigne de la tête le bilan des mesures étalé sur le bureau.

Tsara :(murmurant): En tout cas, Mikka Howisen s’est trompé. Epstein n’émet rien – rien de décelable, je veux dire. Le caisson n’a observé aucune activité électromagnétique anormale. Aucune modification métabolique non plus… Si cet homme possède un pouvoir, il ne l’a pas utilisé contre moi.
Weiss : Tu ne le menaçais pas, Fredrik…
Tsara : Exact. Mais ça ne change rien au fait qu’il a fait quelque chose à Hiago.
Weiss : D’accord, mais quoi ? Le convaincre de l’épargner par la seule puissance de son raisonnement ? (Il grimace) Merde, je déteste ce boulot.

FONDU AU NOIR

Sc. 6
Salle d’enregistrement.

Tsara (se massant le visage en soupirant) : Il nous reste tout juste deux heures pour comprendre ce qui s’est passé, alors on reprend tout à zéro. Qu’as-tu trouvé ?
Weiss : Deux ou trois choses intéressantes, mais qui méritent d’être explorées plus avant. (Il se tourne vers le moniteur) Le premier document du fichier, s’il te plaît.

Sur l’écran apparaît une image d’un charnier d’Auschwitz.

Tsara : Il y a de la méthode là-dedans. Qu’est-ce que c’est ?
Weiss : Je l’ignore. Epstein avait dissimulé et crypté ce truc-là dans son fichier de recherche historique. Il y a d’autres documents derrière celui-ci. L’ordinateur est en train de les reconstituer, mais je suis prêt à parier qu’ils sont du même genre.
Tsara :(agacé) : Quelle époque ?
Weiss : Je ne sais pas encore… Au moins mille ans – plus vraisemblablement mille cinq cents, Fredrik, c’est peut-être même antérieur à l’ère solaire…
Tsara : Attends un peu… Un massacre comme celui-ci n’a pas pu passer inaperçu – même pendant l’ère solaire. Même sur la Vieille Terre. Il y a forcément…
Weiss : Ce n’est pas aussi facile. Tu sais combien de guerres ont eu lieu en vingt siècles ? Tu sais combien de guerres ont lieu en ce moment ? Bien sûr que tu le sais…
Tsara :(hochant la tête) : Excuse-moi. Toute cette affaire me rend nerveux. D’accord : Epstein collectionne les tueries. C’est un début, mais…
Weiss : Il y a autre chose. Le deuxième document du fichier, s’il te plaît.

Sur l’écran défile très rapidement une liste de noms bleu clair sur fond noir. Tsara plisse les yeux pour tenter d’en saisir quelques-uns.

Weiss : Il y en a trois cent soixante-seize. J’ai lancé un second exsys là-dessus. On devrait très vite en savoir davantage. Ce que je peux déjà te dire, c’est que tous ces noms sont classés par ordre chronologique. J’ai retrouvé la trace du dernier très facilement. Derag Sarroyan. Il est mort il y a quelques années sur Ulmarine. Quant au tout premier – et aux deux ou trois suivants – je suis sûr qu’ils datent bel et bien de l’ère présolaire.
Tsara : Dans ce cas, il y a peut-être une corrélation entre la photo et cette liste… Certaines des victimes du massacre pourraient y figurer… Bon dieu, qu’est-ce que ça veut dire ?
Weiss : Je l’ignore. (Il regarde Epstein sur un écran de contrôle) Tout ce que je sais, c’est que ce type me fout la trouille. Il est là, enfermé dans le caisson, menottes aux poignets. Il ne peut rien faire. Et pourtant, il me fout la trouille.

Tsara se lève et se dirige vers le caisson.

Tsara : J’y retourne.
Weiss (angoissé, haussant le ton): Tu ne m’as pas répondu, Fredrik…
Tsara : Tu m’as posé une question ?
Weiss : Epstein me fait peur. Et te fait peur à toi aussi. Que ferons-nous si l’ordre de l’exécuter arrive ?

Tsara ouvre la porte sans répondre.

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Sc. 7
Cf sc. 2

65800699 reprise de l’enregistrement

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Sc. 8
Caisson d’interrogatoire.

Tsara : Vous tenez à la vie, Epstein ?
Epstein : Ce n’est pas une question facile…
Tsara : Écoutez-moi. Votre seule chance, à présent, est de répondre à mes questions. Il se peut que l’ordre dont vous parliez tout à l’heure me soit transmis. Et je peux refuser de l’exécuter. La seule façon de m’en sortir – et de vous en sortir – consiste à vous ramener à l’Amirauté, en prenant grand soin de convoquer la presse au passage, avec un témoignage précis et détaillé de ce qui s’est passé. De façon à ce que votre statut de victime ne fasse aucun doute. Mais pour ça, j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé… A moins, naturellement, que vous ne tentiez de me cacher quelque chose.
Epstein : Ça va bien, Colonel…
Tsara : C’est votre seule chance.
Epstein : Ça va. J’ai compris. Allez-y, posez vos questions.
Tsara : Commençons par les circonstances de l’attaque : que s’est-il passé exactement ?
Epstein : L’arche de la Légion est entrée en orbite basse au début de l’après-midi. Elle a bouclé une révolution complète, puis est descendue sur Sparta et a commencé à bombarder les quartiers nord.
Tsara : Pourquoi ?
Epstein : Je suppose qu’il leur fallait d’abord détruire l’astroport et le centre de communication. En dix minutes, on est tous devenus aveugles, sourds et muets. Et il n’y avait plus aucune possibilité de repli.
Tsara : La tactique habituelle. Après ?
Epstein : Les vaisseaux-flèches ont quitté les docks de l’arche. Il y en avait une centaine, peut-être. Ils se sont posés sur tout le périmètre de Sparta, afin de prévenir une évacuation par voie de terre. Toutes les portes ont été attaquées par des blindés légers. Ensuite, lorsque les décombres ont été déblayés, les fantassins ont débarqué et sont entrés dans la ville.
Tsara : Y a t-il eu des mouvements de résistance ?
Epstein : Vous plaisantez ? Avec quels moyens ? Marathon est une colonie agricole, Colonel. Nous commencions tout juste à nous installer… Quelques gars ont essayé de reconvertir un laser de forage, à la porte ouest, mais ils ont été tués avant d’y parvenir. En fait… Tout le monde a été tué.
Tsara : Tout le monde sauf vous… Comment les légionnaires procédaient-ils ?
Epstein : Ils utilisaient des armes blanches. Je suppose que, là aussi, c’est un élément habituel de vos manuels de stratégie. Conrath tenait à ce que Marathon serve d’exemple aux autres colonies tentées par l’indépendance. Il a demandé à Howisen d’armer ses troupes de couteaux et de hachoirs. Il y a des familles pour qui la mort a mis longtemps à venir.
Tsara : La terreur… C’est de cette façon qu’on procède pour édifier les civils.
Epstein : Ça a marché, Colonel. Je suis édifié.
Tsara : Je ne sais pas. Non vraiment, je ne sais pas. Vous êtes si calme.
Epstein : À quoi vous attendiez-vous ? Une crise d’hystérie ?
Tsara : Ce ne serait pas anormal… Que s’est-il passé, pour vous ? Il semble que Hiago, l’homme chargé de nettoyer votre secteur, ait été un véritable abattoir ambulant…
Epstein : Je veux bien le croire. C’était une espèce de géant, au crâne rasé. Il possédait des dents mutés ou je ne sais trop quoi. Il s’en est beaucoup servi de ses dents, surtout contre les enfants.
Tsara : Il vous a vu ?
Epstein : Qu’est-ce que vous croyez ? Il commandait une troupe d’au moins deux cents hommes. Bien sûr qu’il ma vu.
Tsara : Il vous a menacé ?
Epstein : Oui.
Tsara : Il était sur le point de vous tuer ? Je veux dire… Il pouvait le faire ? C’était possible ?
Epstein : Oui.
Tsara : Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?
Epstein : Je ne sais pas. Il semblait prêt à… Il a renoncé, brusquement. Et les autres n’ont pas voulu me toucher, ni même m’approcher. Ce sont les deux adjoints d’Howisen qui sont venus me chercher un peu plus tard, avec de grandes précautions, et qui m’ont ramené ici.
Tsara : Ça, je le sais. Revenons à ce qui s’est passé avec Hiago. Étiez-vous armé ?
Epstein : Non.
Tsara : Il s’est donc dirigé vers vous sans méfiance.
Epstein : Je dirais même : avec appétit.
Tsara : De quelle arme disposait-il ?
Epstein : D’une hache. Une hache, bon Dieu ! C’est absurde…
Tsara : Il l’a levée sur vous ?
Epstein : Non.
Tsara : Qu’a-t-il fait, alors ?
Epstein : Il s’est arrêté avant. Je me tenais sur le seuil de mon appartement. J’avais compris depuis le début qu’Howisen avait reçu, donc donné, l’ordre de tuer tout le monde sans exception. Je suis sorti sur le pas de ma porte – pas pour résister ni même pour aider les autres. Simplement pour… partager leur sort.
Tsara : Mais ce n’est pas ce qui s’est produit.
Epstein : Non.
Tsara : Pourquoi, Epstein ? Pourquoi ? Hiago n’a pas pu aller jusqu’au bout de son geste. Il était terrifié. Terrifié par vous. Il l’était même tellement qu’il n’a pas pu faire le moindre rapport à Mikka Howisen… Vous n’aviez pas d’arme. Vous n’aviez pas l’intention de résister.
Epstein : C’est vrai.
Tsara : Et pourtant, Hiago vous a épargné. A-t-il levé la main sur vous ?
Epstein : Oui. Il m’a frappé plusieurs fois, à coup de poing.
Tsara : Pourquoi ? Pour se venger d’avoir à vous épargner ?
Epstein : Peut-être… Il était en train de s’en rendre compte.
Tsara : Comment ? Qu’avez-vous fait pour le terrifier à ce point ? Que lui avez-vous dit ?
Epstein : Nous nous sommes… regardés.
Tsara : Oui… Oui. Il l’a lu dans vos yeux, n’est-ce pas ? Répondez-moi, ou bien…
Epstein : Mes yeux ? Il n’y avait rien dans mes yeux, Colonel…
Tsara : Tout au fond…
Epstein : … Rien qu’un abîme.
Tsara : … Au fond de l’abîme. Il y avait quelque chose…
Epstein : Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est, Colonel Tsara ? Dites-moi ce que vous voyez dans mes yeux en ce moment ? Regardez-moi ! Que voyez-vous ?

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Sc. 9
Cf sc. 2

65800919 stop

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Sc. 10
Salle d’enregistrement.

Tsara (haletant) : Il est fou, Paul. Il est complètement fou. Il a…
Weiss (lui touchant l’épaule en murmurant) : Calme-toi. Mange un morceau. Bois une tasse de café. Souffle un peu. Tu y es presque. Tu es tout près. Et il va falloir que nous prenions une décision. Alors calme-toi.
Tsara : D’accord.
Weiss : Le convoi de l’OTN approche. Il nous reste une heure.

Tsara vide lentement ses poumons.

Tsara (plus ferme) : D’accord. Il y a bien quelque chose chez Georges Epstein. Quelque chose que Hiago a senti – et dont il a eu peur.
Weiss : Le caisson n’a toujours rien décelé.
Tsara : Bon sang ! Tu l’as vu, non ? Il a failli m’avoir ! Il m’a regardé et il a failli m’avoir…

Tsara ferme les yeux et presse ses poings serrés sur ses paupières.

Tsara (comme épuisé) : Je dois savoir. Il faut que je sache.

Tsara se tourne vers le moniteur en ramassant une pomme et un couteau sur la table.

Weiss (murmurant) : Voilà. On sait à présent de quoi il s’agit. Reste à faire la synthèse – à comprendre.

Sur l’écran des clichés sous-titrés de coordonnées rouge sombre. Gros plan sur le premier cliché : NOCTIS LABYRINTHUS – fév. 2401

Tsara : Mille six cents ans… Ce labyrinthe, qu’est-ce que c’est exactement ?
Weiss : Une région de l’hémisphère nord de Mars. D’après les archives de l’infoplan, la Terre y a conduit une offensive au début du vingt-cinquième siècle afin d’exproprier la troisième génération de terraformers et de reprendre le contrôle militaire du système solaire interne. Ça a été un véritable massacre.
Tsara (secouant la tête, tremblant) : Comment une telle affaire a-t-elle pu rester secrète aussi longtemps ?
Weiss : Les sources ont été censurées et elles le restent encore, partiellement.

Weiss grossit un autre cliché. Celui des camps nazis. Auschwitz, octobre 1944.

Weiss (d’une voix rauque) : C’est le plus ancien de toute la série. Et c’est aussi le… le plus intéressant… Merde, c’est ignoble de dire des choses pareilles.
Tsara : Nous n’avons pas le choix, Paul.
Weiss : Je ne sais pas. C’est ce que nous avons toujours cru. C’est pour ça que nous sommes ici, et qu’Epstein attend dans son caisson, mais…
Tsara : Va jusqu’au bout. Il faut savoir.

Weiss jette un regard vide à Tsara et commande l’agrandissement d’un visage.

Weiss : L’exsys a identifié cet homme. Il s’appelle – s’appelait – Salomon Steinitz. On ne sait presque rien de lui, si ce n’est qu’il a été l’une des victimes des grandes guerres présolaires.
Tsara : Combien de victimes ?
Weiss : Plusieurs millions. Les familles ont fait des recherches, une fois la paix revenue. Elles ont publié les noms des disparus. C’est par ce biais que le logiciel l’a retrouvé.
Tsara : Mais pourquoi lui ?
Weiss : Par recoupement. Steinitz est aussi le premier nom sur la liste de Georges Epstein…

Tsara hoche la tête, mange un autre quartier de pomme.

Tsara : Quel est le nom suivant ? Le deuxième nom sur la liste ?
Weiss : Klaus Neumann.
Tsara : C’est l’homme qui a tué Steinitz, n’est-ce pas ?
Weiss (murmurant) : C’est ce que l’exsys a découvert, oui… Écoute, Fredrik. Je ne crois pas qu’Epstein ait le moindre pouvoir.
Tsara : Il en a un, je le sais.
Weiss : Non. Il se considère simplement comme l’héritier de ces gens-là. Steinitz et les autres… Il veut sauver leur nom de l’oubli, c’est tout.
Tsara (détournant les yeux) : Il y a autre chose. Tu veux faire d’Epstein un simple militant. Mais si c’était le cas, il n’aurait pas fait figurer côte à côte les bourreaux et les victimes sur la liste, à moins…

Tsara relève la tête et scrute le moniteur du caisson.

Tsara : C’est bien ça, n’est-ce pas ? Neumann a tué Steinitz. Puis, il est mort, assassiné par le troisième de la liste, qui a péri à son tour de la main du quatrième et ainsi de suite ? C’est bien ça ?

Weiss se lève brusquement.

Weiss : Tu as promis a Epstein que tu le laisseras en vie s’il te disait ce qu’il s’était passé avec Hiago… Maintenant, tiens parole Fredrik. Fiche-lui la paix. Peu importe ce qu’il est ou ce qu’il a fait. Laisse-le partir. Conrath ira chercher ailleurs sa petite recette d’immortalité et les hommes de l’OTN terroriseront le reste des colonies en racontant partout ce qu’ils ont découvert sur Marathon, comme prévu.
Tsara : Ce qu’est Epstein ? Ce qu’il est vraiment ? Mais tu le sais, Paul : l’homme qui a inscrit le dernier nom sur la liste. L’assassin de Derag Saroyan.
Weiss : Mais ça n ‘a aucun sens !

Weiss balaye balaie les documents encombrant le bureau.

Weiss : Et si Hiago avait fait son travail ce matin, que se serait-il passé ? Il aurait repris la liste à son compte, et inscrit le nom d’Epstein après celui de Saroyan ?
Tsara : Bourreau et victime. Je ne sais pas. Peut-être…
Weiss : Dans ce cas, pourquoi a-t-il au peur ? Pourquoi ne l’a-t-il pas tué ?
Tsara : C’est ce qu’il faut comprendre, Paul. Il faut comprendre.

Tsara sourit et avale son dernier quartier de pomme. Le couteau en main, il se dirige vers le caisson.

Weiss : Rein ne t’oblige à faire ça.
Tsara (entrant dans le caisson): J’ai le droit de le faire. Je suis un soldat, je sers. J’ai le droit.

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Sc. 11
Cf sc. 2

65801201 reprise de l’enregistrement

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Sc. 12
Caisson d’interrogatoire.

Epstein : Vous souriez, Colonel. Mais vous tremblez aussi…
Tsara : C’est vrai.
Epstein : Vous avez peur ?
Tsara : Oui.
Epstein : Vous avez reçu l’ordre de m’exécuter ?
Tsara : Non.
Epstein : Qu’allez-vous faire de ce couteau ?
Tsara : Ce que vous avez fait à Derag Saroyan. Ce que Klaus Neumann a fait à Salomon Steinitz.
Epstein : Non. Vous ne pouvez pas…
Tsara : Qu’est-ce que c’est Epstein ? Une vengeance ? Une malédiction ? Qu’est-ce que c’est que cette horreur qui dure depuis vingt siècles ?
Epstein : Je vous en prie…
Tsara : Que se serait-il passé si Hiago vous avait tué, ce matin ? Il aurait inscrit votre nom sur la liste ? Non, c’est impossible. Il ne connaissait même pas son existence…
Epstein : Laissez-moi. Ne vous approchez pas.
Tsara : Mais moi, je la connais. Je peux écrire votre nom. Et que serais-je alors ? Un bourreau, attendant d’être exécuté à son tour ?
Epstein : Vous ne savez pas. Vous ne savez rien.
Tsara : Expliquez-moi, Epstein. Dites-moi ce qui va se passer. Je sais ce qu’il y a dans vos yeux, en ce moment…
Epstein : Ne vous approchez pas !
Tsara : …L’image de ma mort. Mais c’est vous qui allez mourir. Comment expliquez-vous ça ?
Epstein : Éloignez ce couteau.
Tsara : Il faut que je sache. Que je comprenne. C’est mon droit. Parlez ou je… ou je…
Epstein : Non. Non.
Tsara : Pardonnez-moi.
Epstein : Vous me faites mal. Non ! Je vous en prie ! Vous me faites mal.
Tsara : J’ai peur, Epstein. J’ai peur de vous. Pardonnez-moi.
Epstein : Arrêtez, Colonel. Épargnez-vous. Arrêtez, je… Non !
Tsara : Mon dieu… Pardonnez-moi. Pardonnez-moi. Mais il faut tout me dire, à présent. Il faut me dire ce que vous avez fait à Hiago. Sinon, je serais obligé de recommencer.
Epstein : Personne… ne vous oblige.
Tsara : Pourquoi ai-je si peur de vous ?
Epstein : Salaud. Arrêtez. Arrêtez…
Tsara : Pourquoi ai-je si peur de vous ? Est-ce qu’il existe quelque chose de pire que de devoir inscrire votre nom sur la liste ?
Epstein : Ce n’est pas vous qui l’inscrirez.
Tsara : Quoi ?
Epstein : Non. Ne refaites pas ça. Ayez pitié de moi.
Tsara : Parlez, Epstein. Dites-moi ce qui va se passer quand je vous égorgerai.
Epstein : Ayez pitié de vous. Arrêtez. Il vous reste une chance de vous sauver.
Tsara : Je vais le faire. Je vous jure que je vais le faire.
Epstein : Ayez pitié de vous.
Tsara : Je… Je vais…
Epstein : Je vais prier pour vous, Colonel.
Tsara : Meurs !
Epstein : (inaudible)

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Sc. 13
Cf sc. 2

65801391 fin de l’enregistrement
OTN/31A – 4146 : 06 : 1841/EPSTEIN G par Col TSARA F

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Sc. 14
Salle d’enregistrement.

Tsara sort du caisson en titubant, serrant le couteau dans sa main droite. Son uniforme est couvert de sang. Weiss crache par terre en le voyant s’approcher. Il brandit ensuite un imprimé.

Weiss : L’ordre vient d’arriver. « Exécutez le prisonnier. » Tu ne l’as devancé que de quelques minutes, bravo.

Weiss, sans réponse de Tsara, se met à régler rageusement le détonateur d’une bombe installée au pied du caisson.

Weiss (d’une voix sourde) : Espèce de salaud. Il t’a supplié. Il s’est humilié devant toi et tu lui as tranché la gorge. Je ne sais pas qui il était – ni ce qu’il était – mais toi, tu es la plus belle ordure que…
Tsara : Je lui ai laissé une chance.
Weiss (stupéfait) : Pardon ?
Tsara : Je lui ai laissé une chance. La même que celle que Hiago a eue.
Weiss : Qu’est-ce que tu racontes ? (méprisant) Qu’est-ce que Hiago a à voir avec ça ?
Tsara : Je leur laisse toujours une chance. Quelques-uns la prennent. Mais ils sont rares. La plupart ne voient que l’abîme. Lorsqu’il était sur Ulmarine et qu’il s’est trouvé face à Saroyan, Epstein n’a vu que l’abîme. Tout comme Saroyan au moment de tuer Lambeth, sur Pluton. Comme Lambeth avec Hillich…
Weiss (hésitant, haussant les épaules) : Nous en reparlerons. Le convoi de l’OTN sera en orbite dans vingt minutes. Il faut partir, Fredrik.
Tsara : …Comme l’Obersturmführer Klaus Neumann. Il est tombé dans l’abîme – lui le premier. Il a hésité. Il a bien senti que quelque chose n’était pas normal, mais tous ses officiers étaient rassemblés dans la cour, entre les baraquements. Il ne pouvait pas renoncer devant eux. Alors, il a sorti son arme et il a tiré. Je n’ai jamais su s’il avait compris – ni s’il avait souffert. Mon corps est mort avant que je prenne possession du sien. C’est presque toujours comme ça.

Weiss se redresse, livide. Il fait un pas en avant et tend un bras vers Tsara. Celui-ci recule avec un sourire d’excuse involontaire.

Tsara : Non, s’il vous plaît. Je ne suis pas encore prêt. Laissez-moi un peu de temps.

FONDU AU NOIR

Voix off de Tsara : J’ai toujours été, je suis et je resterais – tant que le meurtre sera la monnaie des hommes – Salomon Steinitz.

Tags: Cinéma

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