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Cinémiroir

Perdu au beau milieu de la salle, Eric se demandait ce qu’il pouvait bien faire là. Il ne se souvenait de rien depuis la dernière image qu’il avait gardé de l’écran blanc ondulant juste devant lui. En retrouvant ses esprits, il découvrit qu’il était coincé entre deux rangées de fauteuils de la salle de cinéma. Un ou deux bleus, rien de plus, il avait eu de la chance. Il ne voyait pas vraiment comment il avait pu atterrir ici. Peut-être s’était-il assoupi… A moins qu’il ne se soit matérialisé au-dessus de la salle, avant de chuter de 3 ou 4 mètres! Cette deuxième hypothèse le faisait rire mais, bizarrement, elle lui semblait plus probable que l’autre. Comme un sentiment de déjà-vu, déjà-vécu, comme si ce n’était pas la première fois qu’il chutait dans cette salle, en surgissant de nulle part. Il se releva et s’approcha de l’écran. Celui-ci semblait tout à fait normal, sa surface lisse, sans aspérité aucune, sans le moindre défaut de relief.
Un bruit provenait de l’extérieur de la salle. En se retournant vers la case du projectionniste, il aperçu de la lumière. Une idée lui vint. Eric accéléra le pas jusqu’à la pièce de projection. Celle-ci était ouverte, et des dizaines de bouts de pellicule recouvraient son parquet. Dans le projecteur, une bobine tournait. Après l’avoir sortit de l’engin, Eric examina la photo : une sorte d’écran de cinéma répété à l’infinie, exactement de la même manière qu’un miroir reflétant en abîme un autre miroir. Il s’interrogea sur la réalisation d’une telle image. Il essaya de compter le nombre de fois où l’écran se répétait sur l’image. Munit d’une loupe à fort grossissement qui traînait au milieu des rushes, il pu en trouver 54. 54 ! Il ramassa un bout de pellicule par terre. Sur celui-ci, 14 réflexions. Sur un autre 37, et encore, là, 8. Très clairement, chaque bout de bobine correspondait donc à une étape du processus, une partie du mécanisme qui régissait cette expérience cinématographique illusoire. Et la répétition semblait s’être arrêtée à 54…
Eric tentait désespérément de se souvenir ce qu’il avait pu faire avant de se retrouver sur ces sièges. Il était pourtant assez évident qu’il était à l’origine de toute cette bizarrerie, mais impossible d’y trouver un sens.
Eric retourna dans la salle et remonta jusqu’au dernier rang. Là, comme il s’y attendait, se trouvait une caméra. Sa caméra 16 mm… ça, au moins, il s’en souvenait. Il s’approcha de la machine. Elle était bloquée en position d’enregistrement, la bobine devait être arrivée à son terme. Il ouvrit le casier de la bobine et marqua un temps d’arrêt. Elle n’était pas protégée de la lumière et… elle avait déjà été développée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Est-ce que quelqu’un était en train de se jouer de lui ? Lui-même avant son trou de mémoire, ou quelqu’un qui serait venu dans la salle au moment où il était inconscient, pour retirer la bobine, bobine qui ne pouvait être que la dernière en date utilisée par la caméra à ce qu’il pouvait en voir, pour aller la développer dans un labo, et venir ensuite la remettre dans la caméra ? Mais le temps nécessaire pour cela ? C’était la solution la plus rationnelle qu’il envisageait, et elle ne le satisfaisait pas du tout. Il y avait obligatoirement un truc, il fallait trouver lequel, cela lui permettrait peut-être de comprendre le bizarre enchaînement des évènements.
Il n’y avait pas trente six lieux à fouiller. Il retourna dans la pièce du projecteur et se mit à examiner les bouts de pellicule un à un. Méthodiquement, il les rangea dans un ordre qui lui semblait chronologique, c’est-à-dire en mettant dans l’ordre les images comportant 54, 53, 52 réplications de l’écran, et ainsi de suite en décroissant, jusqu’à 8. Il s’aperçut, sur les premières images de la série, des éléments qui trahissaient un décalage initial de la caméra. En fait il semblait que la première réplication, la première fois où il avait filmé l’image de l’écran projeté sur l’écran, quelque chose d’anormal s’était produit. Quelque chose qui l’avait amené à commencer ce travail de mise en miroir. Malheureusement ces images d’origine manquaient. Si près du but, Eric n’acceptait pas l’échec. Dans un énervement soudain il envoya voltiger à travers la pièce toutes les rushes qu’il avait savamment agencé durant plus d’une heure. En pleine furie il s’arrêta brusquement. Et si…
Eric retourna une nouvelle fois dans la salle, et cette fois alla voir directement à l’endroit précis où il s’était réveillé. Là ! Voilà ! Un bout de pellicule trainait par terre entre deux fauteuils. Fébrile, Eric dirigea la bande en direction de la lumière. Effectivement, il s’agissait d’images différentes des autres. Elles n’avaient pas été prise du même endroit que celui où se trouvait maintenant sa caméra, mais plus en avant dans la salle, et sur la droite. Mais c’était bien lui qui filmait. Sur les premières images, il avait filmé la simple reproduction de l’écran projeté sur l’écran. Venait ensuite un élément nouveau, un élément qui n’apparraissait pas sur les autres bobines parce qu’elles filmaient toutes l’écran en plein cadre, et qu’on ne voyait pas d’éléments extérieurs. Une femme. Eric devait la connaître et pourtant son visage ne lui rappelait rien. Mais ce n’était pas ce qui l’intriguait le plus. Cette femme apparaissait dans la petite allée permettant d’accéder aux rangées de fauteuils, sur la droite, et elle se dirigeait vers l’écran. Arrivée au mur du fond, elle montait sur la petite balustrade sur laquelle tombait l’écran, de telle sorte qu’elle se trouvait désormais entièrement à hauteur de celui-ci. Puis elle se tournait vers Eric et l’interrogeait, avant de regarder l’écran de nouveau, et de s’en approcher. Eric n’arrivait pas à comprendre les images suivantes. Au fur et à mesure que cette femme faisait passer son corps devant l’écran, il disparaissait. Comme si elle ne le passait pas devant mais derrière l’écran.
Eric alla monter sur la scène, examina le tout. Aucun moyen que quelqu’un puisse passer derrière, l’écran était plaqué contre le mur. S’il ne s’agissait pas d’effets spéciaux, s’il n’y avait pas eu de trucage, cette femme avait donc été tout bonnement happée par l’écran. Mais s’il y avait eu trucage, si rien de tout cela n’était arrivé réellement, pourquoi tout ce dispositif compliqué ? A quoi bon se mentir à soi-même de la sorte ? Même si rationnellement, il était incapable de l’expliquer, la vérité s’imposait à lui : cet écran se comportait comme une sorte de trou noir dès qu’on projetait sur lui sa propre image. Et son hypothèse de départ, la raison de sa présence au beau milieu de la salle, commencait à s’éclaircir. Comme si en répétant un certain nombre de fois l’image de l’écran dans l’écran, il avait réussi à créer pas seulement un trou noir, mais un trou de ver, qui le faisait rentrer à un endroit et ressortir à un autre. C’était donc l’écran lui-même qui l’avait recraché, “projeté” dans la salle une fois arrivé à l’autre bout du trou noir, à la fontaine blanche. Ce n’était pas le moment de chercher une explication scientifique au phénomène, il était simplement là, face à lui, et il était nécessaire de l’appréhender au mieux pour le percer à jour. Le fait que la dernière bobine se soit développée sans qu’il ne s’en souvienne était sans doute lié à ce trou “écranique”. Et la femme ? Qu’était-elle devenue ? Avait-elle aussi été recrachée par l’écran ou non ? Ca y est, il tenait l’explication.
Tout ce dispositif n’était là que pour reproduire le phénomène qui avait fait disparaître la femme de la première bande, et tenter de la retrouver là où elle avait disparu. Et il en était sans doute à sa 55e tentative… Mais à quoi servait le fait de filmer ces essais pour ensuite les projeter à la place des précédents ? Si son voyage dans l’écran lui faisait perdre la mémoire, il était sûrement nécessaire de le noter d’une façon ou d’une autre. Pourquoi en filmant ? Eric n’avait pas vu un seul papier ou crayon dans la salle, mais en revanche il y avait un gros tas de bobines vierges derrière le projecteur. Après tout, c’était peut-être le seul moyen dont il disposait la première fois, dans l’urgence. Et lorsqu’il est revenu et a vu que la bobine était développée… il a continué avec le même procédé pour les essais suivants… Cela semblait tenir la route, même s’il ne trouvait pas d’explication cartésienne à tous ces phénomènes.
A présent qu’il savait de quoi il était question, il fallait répondre à la principale : pourquoi les 54 essais précédents avaient été infructueux ? Eric se sentait pris au piège : si toutes les fois précédentes n’avaient pas fonctionné, pourquoi la suivante serait la bonne ? Et qu’est-ce qui lui permettait de savoir qu’il ne reproduirait pas les erreurs des fois précédentes s’il réessayait, puisqu’il avait tout oublié ? Puis une autre pensée lui vint. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait trouver dans le trou de l’écran, mais s’il n’avait rien noté de ces expériences passées ici, peut-être l’avait-il fait là-bas ! C’était même la seule explication possible à son acharnement. Quelque part, dans cet espace improbable de l’écran-miroir, devait se trouver cette femme. Peut-être l’avait-il déjà retrouvé, peut-être que le seul problème était le temps trop court que durait la projection du trou noir… Peut-être, là-bas, en était-il maintenant à tenter de trouver un moyen de sortir ensemble de l’écran, avec quelque chose qui lui permettrait de se rappeler de ce qu’il fallait faire si jamais il n’y parvenait pas et perdait à nouveau la mémoire. Tout cela était très ténu, tiré par les cheveux. Cependant cette histoire s’imposait à lui, il n’en voyait pas une qui expliquerait mieux la situation. Il devait donc continuer, reprendre le voyage là où il l’avait interrompu, repartir dans l’écran.
Il n’y avait plus de temps à perdre. Eric procéda méthodiquement. Il installa la dernière bobine dans le projecteur, lança la projection, pris une bobine vierge, revint dans la salle, enclencha la bobine vierge dans sa caméra, la mis en mode enregistrement. Tout était prêt, il n’y avait plus qu’à se lancer. Il prit avec lui la première bande, pour avoir avec lui le visage de la femme… on ne savait jamais… Il monta sur la scène.
L’écran ondulait pour de bon. Il se mit tout contre la paroi, et, d’un doigt, l’effleura. Comme une étendue d’eau à peine troublée, l’écran ondula autours de son index par petites vaguelettes. Il mit deux doigts, puis trois. Toute la main droite. Puis le bras, la jambe droite. Il commençait à se sentir aspiré. Au moment où son buste basculait, où sa tête, elle aussi, passait de l’autre côté, une dernière idée l’assaillit. Il se demanda pourquoi il s’était senti obligé de prendre ce bout de pellicule avec le visage de cette femme, comme s’il allait tomber dans un lieu surpeuplé. Logiquement, il n’en était rien. L’erreur. L’erreur idiote, celle qui lui avait peut-être coûtée ses 53 dernières tentatives pour rien, et celle-ci encore certainement, simplement pour avoir pris ce bout de pellicule qui le ne lui servirait pas ! Qu’est-ce qui l’avait poussé à emporter ce visage avec lui ? Peut-être, simplement, parce qu’il lui plaisait…

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