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Au royaume des aveugles, tous les chats sont gris


Abold-Smaison

Imperturbable. Parfaitement imperturbable. Une joie rare m’emplissait depuis le réveil sans que je ne décide d’où elle provenait. A côté, ce sempiternel dégoût pour le Centre de Traitement paraissait bien fade. Et il remontait si loin! De la fois où un transmetteur m’avait donné sa véritable pensée, derrière le discours officiel. Dès lors, mon appréhension pour ces 900 000 m² de béton devint quasi fantasmatique. L’explication de ce ressentiment tenait en quelques mots : “L’Ordre mental EST le Centre de Traitement.” Rien de subjectif dans cette affirmation. Passant l’entrée principale, ce fait résonnait en moi, j’entrais dans le Centre de Traitement Psychologique. La construction gothique, d’un goût plus que douteux, le refus cartésiennement obstiné de toute technologie, l’obligation plurilingue (attention, plurilingue, pas polyglotte !), les uniformes et les dénominations tout droit tirés d’une secte new age, rien ne semblait, ne devait sembler irréfléchi. Une démonstration de puissance irrésistible de l’arrogante bureaucratie millénariste. Chaque fois je marquais une pause au beau milieu d’un couloir menant au bureau de Smaison, et chaque fois je constatais la présence de cette emprise psychique, de cette dangereuse fascination, que quiconque ne pouvait dépasser. Cette soumission malgré moi, cette extrême sensation de paralysie face à un processus intellectuel provoquait irrémédiablement l’écoeurement et le rejet. Evidemment il s’agissait d’une orchestration optimisée, le système se légitimant par l’emploi de ses fondements dans ses fondations. Mais on ne peut en aucun cas assimiler l’environnement humain à une constante, à une règle de calcul. Pour cela, au delà de l’abbhoration, la conviction de la chute, induite, déclenchée, comme horizon du Centre, permettait de poursuivre. Le cynisme de Smaison, et de ses condisciples, ne s’expliquait pas autrement. Et cette déformation professionnelle les rendait plus tangible, leur fréquentation moins désincarnée. Savoir ce qu’ils pensent devenait presque attirant, mais au prix de l’inversion des rôles…
- Pour obtenir vos réflexions coutumières, croyez-vous ma situation enviable, Abold ?
Soit. Vous connaissez mon sens coopératif, Smaison…
- Faire avec, faire avec. On me paye pour ça.
Exactement.
- Trève d’amabilités, Abold. Suivez-moi, voulez-vous ?
Une telle lassitude dans la voix me décourageait de deviner ce qui m’attendait.
- Vous faites bien. Je vous réserve cette nouvelle depuis deux jours, et, à mon âge, j’ai perdu l’habitude de ce genre d’épreuve…
Smaison ne manquait jamais une allusion touchante au sujet de la grande “fraternité” du corps professionnel central. Le Centre constituait un seul et unique méga-cerveau, employant exclusivement des mediums parmi les plus efficients, pour un traitement des informations plus rapide que tout autre système de communication “externe”. On n’a jamais vu un ordinateur refuser le transfert d’un contenu, mais la cachotterie de certains agents de captation était légendaire. Entre autres pour les multiples erreurs qu’elle avait provoquées…
- Eh oui. Tant que ce moulin à vent restera “le lieu le plus sécurisé de la planète”…
Un doute, Smaison ? Tiens donc ! Quelque chose que j’ignore encore ?
- De quoi voulez-vous parler, Abold ? Prêteriez-vous attention à ces quelques “rumeurs fumeuses” ?
De la part de la direction centrale, qualifier les actions de la Cause de “rumeurs fumeuses” témoignait soit d’une méconnaissance flagrante de leurs ressources, soit d’une confiance aveugle en la puissance de ses employés. Et mon choix penchait plutôt vers la seconde option.
- Certainement, certainement. Mais nous avons mieux à faire, Abold. Dans quelques… heures, vous aurez compris pourquoi.
Le laconique phrasée d’un agent de captation n’a d’égal que sa répugnance des monologues. On les choisissait pour la brieveté de leurs échanges, mais leur talent oratoire…
- Inutile de rajouter vos sarcasmes, Abold, j’ai déjà les nerfs.

- Merci.

Tags: Ebauches, projets...

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