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A propos du “triomphe des idées”

Je m’étonne de façon croissante sur l’utilisation qu’ont les gens de cet outil incroyable qui constitue à la fois la plus grande bibliothèque d’accès libre jamais inventée par l’humain, le service postal le plus rapide et le moins cher au monde et le réservoir de créativité le plus vaste jamais conçu (les superlatifs sont évidemment impuissants face au web, et cette description triviale n’interroge aujourd’hui plus personne, à l’exception de quelques journalistes arrièrés redécouvrant 5 ans après les autres le peer to peer ou le publipostage automatisé).
Le premier réflexe à avoir, à mon sens, lorsqu’on pense à une idée qui ne semble pas directement issue d’une lecture ou d’une opinion extérieure est de savoir que, de toute façon, quelqu’un d’autre a déjà eu cette idée et l’a publié quelque part sur Internet. Depuis 3 ans que j’ai ce raisonnement, il n’a jamais été pris en défaut, et m’a permis de trouver dans le réseau un fabuleux catalyseur à neurones. Plusieurs fois je me suis posé la question d’un blog personnel, étant donné la quantité de pépites que j’ai pu croiser au fil des pages, pour tenter de faire partager cette vision subjective de la noosphère. Il me manque certaines choses pour cela : de la discipline, de l’amour-propre, et de l’isolement. Je suis d’autant plus réticent à le faire lorsque, comme toi, je constate avec tristesse que le reflet de la société donné par la grande majorité des blogs existants ne ferait que déprécier l’effort que mon propre espace virtuel pourrait développer (et sur ce point, je soutiens ta persévérance).
Quoi qu’il en soit, bien que n’étant pas passé à l’action, son plan est déjà bien avancé.
Je me désole quotidiennement de voir le temps gaspillé en commentaires des évènements relayés par les mass-medias. Pour paraphraser Debord, cette pseudo-histoire n’est que l’instrument de l’ancienne classe dominante, l’aristocratique, reprise à son compte par l’actuelle, la bourgeoise. Elle n’a aucun sens en soi, puisque c’est la révolution bourgeoise qui a donné à la vie même le temps comme sens. Toi-même, tu “jourdainisais” récemment ce bon vieux Guy lorsque tu parles du temps cyclique et du temps irréversible, même si la racine du mal n’y est pas encore pleinement circonscrite.
Nous savons tous, aujourd’hui, que les mass-media ne sont pas objectifs, nous l’avouons facilement, mais nous n’en tirons pas les conclusions qui s’imposent. Sur ce point, la propagande, lire Ellul est une étape pour moi incontournable. Depuis 40 ans, apparemment en vain, il a clairement délimité le phénomène, et sa cause première : l’homme qui vit dans une société technicienne de masse perd en identité quand il gagne en anonymat. L’homme peut-il survivre sans identité ? Qui peut lui en fournir une ? Cet homme qui dénonce et affirme ne pas être dupe de la propagande ne peut en réalité pas exister sans elle. La propagande n’a pas de point de départ, c’est un processus auto-génératif, auto-persuasif. Elle ne naît que parce que les conditions de son existence lui permette de naître, à savoir : un bassin de population suffisament important et un niveau de technicité suffisament élevé pour soutenir l’installation de mass-medias.
Aussi une véritable pensée ne peut émerger qu’en dehors d’une réflexion sur ce que la masse génère, à savoir une quête identitaire factice faite “d’informations”. Relis ton blog en te posant cette question : quelqu’un qui ne lit pas les journaux, n’écoute pas la radio, ne regarde pas la télé, qui ne “s’informe” pas, peut-il comprendre de quoi je parle ? Si la réponse est négative, demande toi pour qui tu écris, et si tu écris simplement par pulsion identitaire propagandiste, demande-toi si cela en vaut vraiment la peine.
C’est une étape, mais il y en a d’autres.
Une fois ce premier écrémage opéré, il faut considérer les idées qui restent comme étant issues d’une pensée ultérieure, de quelqu’un d’autre, puis localiser cette pensée, la digérer, puis, éventuellement, si cela semble à propos, la commenter, la faire évoluer.
Exemple : ta pensée du 11 août reprend clairement Pascal, qui lui-même s’inspire d’auteurs plus anciens. Tu es en droit de l’ignorer, et de reproduire cette pensée ex nihilo. Cependant, en ne t’appuyant que sur ton expérience personnelle, ou en ne mentionnant pas que tu t’appuies sur une expérience ultérieure, tu continues à participer à une vision factuelle, contemporaine de l’histoire, au lieu de dégager quelque chose qui puisse toucher plus profondément l’esprit, le tien et celui des autres, en s’écartant de la glue temporelle présente.
Cette démarche, ce devoir de mémoire, est pour moi profondément humaniste, voire romantique, au sens premier du terme, à l’image de Goethe indiquant que “celui qui ne sait tirer les leçons de 2000 ans d’histoire vit au jour le jour.” Il y a au moins une chose à savoir sur ce point : le romantisme est la première réaction née face à l’industrialisation du monde. Aujourd’hui, certains philosophes appellent à un “réenchantement” du monde face à sa marchandisation. Ce réenchantement était déjà le fer de lance des romantiques.
Et ce fut celui de tous les courants artistiques qui suivirent, avoué ou non.
Certains s’étonnent que des slogans de mai 68 reviennent à l’ordre du jour alors qu’ils en ont vécu les désillusions. Personne n’est plus là pour rapporter les désillusions des premiers romantiques, et il en sera bientôt de même pour les surréalistes. Cet éternel phoenix contestataire semble irrémédiablement amnésique, et incapable d’évoluer au-delà du simple élan créatif. Revenir à son essence, de même que pour toute pensée ayant été mal ingurgitée par des générations de lecteurs malhonnêtes, chrétienté en tête, est la condition sine qua none pour espérer construire quelque chose que la société actuelle ne balaiera pas de son flot aveugle.
Bref. Avant de conclure, je crois que le cynisme de Nietzsche devrait synthétiser encore : “L’important, ce n’est pas tellement ce qui est vrai, c’est ce qui aide à vivre.” En découle la pensée d’Ellul sur la propagande, bien entendu, et la vacuité de toute opinion commentant la propagande pour en tirer une leçon, rejoignant ici Debord.
Pour ce qui est de mes opinions, je t’invite à prendre connaissance, si ce n’est déjà fait, de la réflexion de Jacques Duboin, surnommé “le dernier utopiste”, à l’adresse suivante : http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/theses.htm
Voilà une piste qui a le mérite de me faire espérer…

Tags: Humeurs, Humour...

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